On ne change pas de cap.

Sur scriiipt, on cause souvent des mêmes choses : de collectif, de cultures bricolées, de trucs faits sans demander la permission, de ce qui tient debout parce que des gens s’y accrochent ensemble.

Du coup, c’est presque chelou qu’on n’ait pas encore pris le temps de causer des Bérurier Noir. Ça devait arriver. Forcément. Peut-être même que ça aurait dû arriver plus tôt.

Il y a plein de morceaux à chroniquer, plein de textes à relire aujourd’hui. Peut-être que ça deviendra un cycle, peut-être pas. Mais pour commencer, il fallait commencer par celui-là. Salut à toi. Parce que c’est une bonne entrée en matière. Un geste simple. Un salut lancé large, histoire d’oublier personne.

Alors on commence là.

Un hymne, une accolade à tout le monde libre

Salut à toi, ce n’est pas juste un morceau. C’est une formule. Une manière de dire bonjour au monde entier. La chanson sort en 1985 sur Joyeux Merdier, par Bérurier Noir, et très vite, elle dépasse largement le cadre du punk ou de la scène alternative.

Le principe est simple. Une longue suite de “salut” adressés à des peuples, des minorités, des résistants, des laissés de côté. Pas de hiérarchie. Pas de centre. Pas de frontière. Juste une reconnaissance mutuelle entre celles et ceux qui existent hors des cases. Un salut lancé à qui danse, à qui lutte, à qui refuse de se tenir tranquille.

Musicalement, c’est brut. Une boîte à rythmes sèche, un sax qui accroche, des sirènes et une énergie qui ne retombe jamais. On n’écoute pas vraiment Salut à toi assis. Ça donne plutôt l’impression d’un pogo collectif qui dure 4 minutes. La répétition n’est pas là pour faire joli. Elle insiste. Elle rassemble. Elle martèle l’idée que personne n’est seul.

Salut à toi ô mon frère
Salut à toi peuple khmer
Salut à toi l'Algérien
Salut à toi le Tunisien
Salut à toi Bangladesh
Salut à toi peuple grec
Salut à toi petit Indien
Salut à toi punk iranien
Salut à toi rebelle afghan
Salut à toi le dissident
Salut à toi le Chilien
Salut à toi le p'tit Malien
Salut à toi le Mohican
Salut à toi peuple gitan
Salut à toi l'Ethiopien
Salut à toi le tchadien
Salut à vous les Partisans
Salut à toi "cholie all'mante"
Salut à toi le Vietnamien
Salut à toi le Cambodgien
Salut à toi le Japonais
Salut à toi l'Thaïlandais
Salut à toi le Laotien
Salut à toi le Coréen
Salut à toi le Polonais
Salut à toi l'Irlandais
Salut à toi l'Européen
Salut à toi le Mongolien
Salut à toi le Hollandais
Salut à toi le Portugais
Salut à toi le Mexicain
Salut à toi le marocain
Salut à toi le Libanais
Salut à toi l'Pakinstanais
Salut à toi le Philippin
Salut à toi l'Jamaïcan
Salut à toi le Guyanais
Salut à toi le Togolais
Salut à toi le Guinéen
Salut à toi le Guadeloupéen
Salut à toi le Congolais
Salut à toi le Sénégalais
Salut à toi l'Afro-cubain
Salut à toi l'Porto-ricain
Salut à toi la Haute Volta
Salut à toi le Nigéria
Salut à toi le Gaboni
Salut à toi le vieux chtimi
Salut à toi Che Guevara
Salut aux comités d'soldats
Salut à tous les hommes libres
Salut à tous les apatrides
Salut à toi la Bertaga
Salut aussi à la Banda
Salut à toi punk anarchiste
Salut à toi skin communiste
Salut à toi le Libéria
Salut à toi le Sri Lanka
Salut à toi le sandiniste
Salut à toi l'unijambiste
Salut l'mouv'ment des Jeunes Arabes
Salut à toi Guatemala
Salut l'P4 du contingent
Salut à toi le Shotokan
Salut à toi peuple Kanak
Salut à toi l'tchécoslovaque
Salut à tous les p'tits dragons
Salut à toi qui est keupon
Salut à toi jeune Malgache
Salut à toi le peuple basque
Salut à toi qu'est au violon
Salut à toi et mort aux cons
Salut à toi le Yougoslave
Salut à toi le voyou slave
Salut à toi le Salvador
Salut à toi le Molodoï
Salut à toi le Chinois
Salut à toi le Zaïrois
Salut à toi l'Espagnol
Salut à toi le Ravachol
Salut à toi le Hongrois
Salut à toi l'iroquois
Salut aussi à tous les gosses
Des îles Maudites jusqu'à l'Ecosse
Salut à vous tous les zazous
Salut à la jeune garde rouge
Salut à toi le peuple corse
Salut aux filles du Crazy Horse
Salut à toi la vache qui rit
Salut à Laurel et Hardy
Salut à toi peuple nomade
Salut à tous les "camawades"
Salut à toutes les mères qui gueulent
Salut aussi à Yul Brunner
Salut à toi l'handicapé
Salut Jeunesse du monde entier
Salut à toi le dromadaire
Salut à toi Tonton Albert
Salut à toi qu'est à la masse
Salut aussi à Fantomas
Salut à toi Roger des près
Salut à toi l'endimanché
Salut à tous les paysans
Salut aussi à Rantanplan

Paroliers : François Guillemot / Laurent Katracazos

Bérurier Noir, vite fait

Les Bérus naissent à Paris au début des années 80 et deviennent très vite un groupe à part. Pas de concessions, une logique artisanale, faite maison, des concerts dans la rue, dans les squats, là où c’est possible. Des textes contre le racisme, le militarisme, l’autorité. Un son parfois approximatif, mais une énergie honnête et collective.

Même quand une partie de leur histoire se retrouve récupérée par les institutions, l’esprit reste le même. Horizontal. Antiautoritaire. Pas de chef, pas de star, juste un groupe et ce qu’il provoque autour de lui.

La raya Bérurier Noir en 1986, photographiée par Jérôme Rolland.

Pourquoi Salut à toi tient encore debout

Parce que la chanson ne parle pas de victoire. Elle ne promet rien. Elle ne donne pas de solution miracle. Elle dit juste : je te vois, tu existes, on est là. Et ça, étrangement, ça vieillit très bien.

Le morceau a traversé les années, a été repris, cité, détourné, parfois réutilisé dans d’autres contextes (pas toujours bienvenues certaines reprises). Pas parce qu’il serait nostalgique, mais parce qu’il continue de dire quelque chose de très simple dans un monde qui aime compliquer les choses : tenir ensemble, ça compte.

Quand le punk est déjà dans le jeu de rôle

Le punk n’est pas arrivé dans le jeu de rôle par le style ou par la musique. Il est arrivé par la manière de faire. Par la débrouille, l’auto-production, le refus d’attendre qu’on te donne l’autorisation de créer.

Dans le JdR français des années 80, ça se voit très clairement avec Bitume. Bitume, ce n’est pas juste du post-apo à la Mad Max. C’est un jeu écrit par Croc en autodidacte, refusé par les éditeurs, puis produit et diffusé par l’auteur lui-même. Impression artisanale, tournée des boutiques avec les bouquins sous le bras, conventions, bouche-à-oreille. Le jeu parle de tribus de survivants inspirées des sous-cultures urbaines de l’époque : punks, skins, métalleux. Pas des héros, pas des élus. Des gens qui font avec ce qu’ils ont, et souvent pas grand-chose .

Dans la foulée arrive Zone. Même logique d’auto-production, même rejet des cadres propres. Mais là où Bitume regarde vers le futur post-apo, Zone parle du présent. Les banlieues, les HLM, les pavillons tristes, les cultures urbaines telles qu’elles existent à la fin des années 80. On peut y jouer des punks ou des skinheads, et le lien avec le rock alternatif est assumé jusqu’au bout, au point que certains suppléments sont vendus avec des disques. On est clairement dans une logique fanzine, scène indépendante, création par la base .

Dans le même écosystème, INS/MV pousse la provocation encore ailleurs. Satire religieuse, humour brutal, références métal, rejet frontal des discours moralisateurs. Là encore, le succès viendra sans que le jeu ait été pensé pour rentrer dans un moule sage ou consensuel. Le punk, ici, n’est pas un thème. C’est une attitude.

Ce qui relie ces jeux, comme le montre très bien l’article d’UZZ (La période punk du jdr français), ce n’est ni une esthétique commune ni un “genre” punk plaqué après coup. C’est une période, une énergie, une façon de produire et de jouer. Des jeux souvent imparfaits, parfois mal finis, mais portés par une urgence créative et collective. Le principe est simple : tu veux jouer, tu fais. Tu veux créer, tu publies. Tu veux tester, tu testes.

Et c’est sans doute là que le lien avec Salut à toi devient évident, sans avoir besoin d’en rajouter.

Salut à toi et le jeu de rôle

Un jeu de rôle, c’est pas compliqué. C’est des gens qui se mettent d’accord pour jouer ensemble.

Pas besoin de thune. Pas besoin de gros bouquins. Pas besoin de matériel. Trois feuilles, un crayon, une idée un peu bancale, et ça suffit. Tu peux même jouer sans dés. Le reste, c’est du confort.

Et surtout, un jeu de rôle, ça ne se gagne pas. On ne joue pas contre les autres. On ne joue même pas forcément pour réussir. On joue pour que la partie existe, pour que le groupe tienne, pour que quelque chose se passe entre les gens autour de la table.

Il y a eu des jeux très centrés sur la performance, la montée en puissance, l’accumulation. Dungeons & Dragons a longtemps imposé ce modèle-là. Ce n’est pas un crime. Mais ce n’est pas une loi naturelle.

À côté, il y a toujours eu des façons de jouer plus rugueuses, plus bricolées, parfois mal foutues, mais honnêtes. Bitume. Zone. Des jeux où on n’incarne pas des élus, mais des types et des meufs qui font comme ils peuvent. Des jeux où tenir ensemble compte plus que “réussir”.

Salut à toi, c’est exactement ça. Pas une victoire. Pas un triomphe. Un signe de reconnaissance.

T’es là. Je suis là. On continue.

Et au fond, beaucoup de parties de jeu de rôle fonctionnent déjà comme ça. Elles ne le revendiquent pas. Elles le font.



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Commentaires

8 réponses à “Salut à toi”

  1. Avatar de Renaud
    Renaud

    J’ai plus écouté le side-project breton de Loran, les Ramoneurs de menhirs, mais « Salut à toi » claque toujours autant année après année…

    1. Avatar de scriiiptor

      Très bon les Ramoneurs de menhirs, faudra qu’on en cause plus aussi

  2. Avatar de princecranoir

    Que c’est bon !
    Salut à toi

    1. Avatar de scriiiptor

      Salut à toi

  3. Avatar de NapalmGlop
    NapalmGlop

    Quand on voit ce que François est devenu!
    C’est marrant car les ponts entre les deux univers (scène punk/HC etc. et JdR) sont vraiment très rares. A l’époque où j’étais actif dans les deux je naviguais dans deux univers bien distincts.

  4. Avatar de Etienne

    …Salut à toi le roliste …
    Ce chant est celui qui devrait être notre hymne nationale.
    Pas pris une seule ride.
    La première fois que je l’ai entendu, cette chanson, c’était à Clermont Ferrand lors d’un concert des Béru.
    Et je vous jure que j’ai pleuré tout le temps de la chanson !
    JE l’utilise encore comme fin de certains messages, sur les réseaux sociaux.

    1. Avatar de scriiiptor

      « Pas pris une seule ride. »
      c’est terrible, parce que c’est le cas de toutes leurs chansons.

  5. Avatar de Anagrys

    Une chanson que je connais à travers « Noir(s) » des Fatals Picards. Du coup, après Salut à toi, je m’en suis rejeté un p’tit, pas pu résister… ça fait du bien aussi !