Il y a un moment, j’avais écrit ici un article sur Les Années Folles, la vieille boîte Descartes de 1988 qui faisait enfin de Paris un terrain de jeu tout aussi précis que Providence ou Arkham pour L’Appel de Cthulhu. Peu de temps après, je m’étais lancé dans un pseudo-supplément allégé pour adapter tout ça à la 7e édition. Les armes, les véhicules, les prix, les institutions, la chronologie… C’est un boulot de malade. J’ai mis le truc en pause.

Et puis voilà t’y pas que je découvre, avec joie et stupéfaction, que quelqu’un l’a fait. Et pas qu’un peu.

Ce que contient le triptyque (qui est en fait un quadriptyque)

Fabrice Bouchet, aux éditions DejaVu, a sorti en 2026 quatre ouvrages en PDF sur DriveThruRPG, dans le cadre du Miskatonic Repository :

  • France Occulte, un guide d’environ 300 pages couvrant la métropole et l’empire colonial entre 1920 et 1931 ;
  • Le Guide de Saint-Étienne, une quarantaine de pages sur la ville et le département de la Loire ;
  • Reconnue d’utilité publique, un scénario autour d’une eau minérale du Forez qui fait faire des rêves bizarres ;
  • Le Sceau Brisé, un scénario dans la crypte aux momies de la collégiale de Saint-Bonnet-le-Château.

J’ai craqué, j’ai acheté la totale. Et je me suis attelé à une lecture précise, crayon en main.

Le bon, et y’en a beaucoup

Faut commencer par là, parce que c’est vrai : ces ouvrages comblent un manque réel. Un cadre français complet pour la 7e édition, avec une ville détaillée et deux scénarios qui l’exploitent, ça n’existait pas.

Le Guide de Saint-Étienne décrit 81 lieux, propose une cinquantaine d’histoires mystérieuses qui servent d’accroches immédiates, et même un petit lexique du parler gaga. Vous voulez qu’un PNJ stéphanois dise « Miladzeu ! » en voyant une goule ? C’est fourni.

France Occulte aligne, région par région, des lieux mystérieux avec leur synopsis, des sectes, dix tomes du Mythe inédits et une série de livres occultes. Sur l’occultisme réel de l’époque, les repères sont souvent justes : la fondation de l’Institut métapsychique international en 1919 avec Charles Richet, le Grand Orient qui supprime la référence au Grand Architecte en 1877, le Martinisme de Papus, la Rose-Croix kabbalistique de Guaita.

Ce qui m’a plu aussi, c’est le regard porté sur la colonisation. Le travail forcé, le régime de l’indigénat et la répression sont nommés. Et y’a cette consigne que j’aurais aimé lire dans pas mal de suppléments : l’INT et l’ÉDU des investigateurs issus des colonies ne doivent pas être inférieures à celles des Européens.

Les conseils au Gardien sont bien vus : l’administration française comme obstacle naturel, l’étranger repéré dans un village avant la fin de la première journée, la Grande Guerre dont on ne parle pas mais qui pèse partout.

Quant aux scénarios, ils s’appuient sur du réel. Les momies de Saint-Bonnet existent, la crypte existe, et Le Sceau Brisé construit son intrigue autour. Reconnue d’utilité publique fournit une fiche de suivi de la contamination prête à photocopier. C’est du matériel directement jouable.

Bref : c’est du très, très bon. Mais (oui il y a un « Mais »)

Le moins bon : quand je sors la loupe

Je suis pointilleux, pour ne pas dire chiant, sur les détails historiques. Et encore plus sur les armes et les véhicules. Alors j’ai bondi plus d’une fois. A tel point qu’au bout d’un moment j’ai fini par tenir un relevé page par page, et je vous en donne ici un échantillon représentatif, pas la liste complète (oui je suis chiant ET pointilleux !)

Des dates a peu près

Certaines erreurs sont des anachronismes purs, qui peuvent planter une partie si un joueur (un peu chiant) connaît son histoire :

  • Le Guide de Saint-Étienne parle de la « cathédrale Saint-Charles ». Le diocèse de Saint-Étienne n’est créé qu’en décembre 1970. Le même guide, quelques pages plus loin, parle d’ailleurs d’une « église ».
  • La préfecture et le consulat d’Espagne sont « rue Président-Paul-Doumer » en 1929. Sauf que Doumer n’est élu président qu’en juin 1931. Cette rue s’appelait Rue de la Préfecture.
  • La Manufacture royale d’armes de Saint-Étienne est attribuée à François Ier. Elle date des années 1760.
  • France Occulte fait de Charleville-Mézières la préfecture des Ardennes. La commune n’existe qu’à partir de 1966 ; à l’époque, c’est Mézières.
  • La « Police nationale » apparaît dans France Occulte et dans les deux scénarios. Elle est créée par la loi du 23 avril 1941. Dans les années 20, on a des polices municipales, la Sûreté générale et la Préfecture de police à Paris.
  • Dans Le Sceau Brisé, les investigateurs peuvent consulter « l’Ordre des Médecins ». Il est créé en 1940. Et la collégiale est tenue par des Chartreux… qui ont été expulsés de France en 1903 et n’y reviennent qu’en 1940.

La chronologie du « Panorama de la France » du Guide est un peu fragile par endroit. On y apprend que le pont de Saint-Nazaire est inauguré en avril 1930 (il est mis en service en 1975), que Joffre meurt en 1930 (janvier 1931), que Jean-Baptiste Charcot meurt en 1931 (1936, dans le naufrage du Pourquoi-Pas ?), que le Front populaire naît « en gestation » en 1930, ou que Stresemann signe Locarno en tant que chancelier (il est alors ministre des Affaires étrangères).

Côté Lovecraft, même chose : Reconnue d’utilité publique parle des « Cinq Cents Marches du Sommeil Profond » (c’est sept cents chez Lovecraft) et de « Randolf » Carter (pour Randolph).

Et puis y’a des choses plus bêtes, mais qui font tiquer quand on est du coin. Reconnue d’utilité publique place Montbrison au sud-ouest de Saint-Étienne, alors qu’il est au nord-ouest, comme le Guide l’indique d’ailleurs pour la plaine du Forez. Le même scénario met Saint-Étienne à une centaine de kilomètres de Lyon, quand le Guide donne 60 km.

Les armes : là, ça pique

C’est là que j’ai le plus râlé. La table des armes à feu du Guide, reprise et augmentée dans France Occulte, s’écarte des règles de la 7e édition, pas forcément pour le mieux.

  • Le fusil-mitrailleur Chauchat et le FM MAC 24/29 sont rangés en Mitraillettes. Mouais, bof bof, une arme sur bipied relève des Mitrailleuses ; l’équivalent le plus proche c’est le BAR.
  • Les « mitraillettes » ont des portées de 70 à 100 m. Dans le Manuel, aucune ne dépasse 20 m.
  • Les cadences sont notées « 1/6 » ou « 1/5 » pour des armes automatiques. Dans la 7e édition, une cadence notée comme ça veut dire un tir tous les plusieurs rounds : c’est l’inverse de l’effet voulu.
  • Le fusil à éléphant « Demas 500 » fait 5D6/4D6/2D6 avec des portées de fusil à plombs. Le Manuel donnerait 3D6+4 (E) à 100 m.

Bon, les fusils Lebel et Berthier à 2D6+4 (E) et les fusils de chasse calibre 12 sont conformes. C’est pas un massacre, mais une table d’armes, on s’en sert à chaque fusillade, faut qu’elle tienne.

Pour l’aviation, le Farman Goliath est doté d’un « moteur bicylindre » ; c’est un bimoteur. Et le canon de 37 tire des obus « explosifs (AP) ou perforants (HE) » : les sigles sont inversés.

Les fiches de jeu

Juste pour voir j’ai recalculé quelques caractéristiques dérivées avec les formules du Manuel, âge compris. Résultat : des fiches avec des points de vie, un impact, une carrure ou un mouvement faux, et des valeurs de moitié ou de cinquième erronées.

Quelques exemples : le professeur Émile Valmont, 68 ans, a un MVT de 6 au lieu de 4. Le sapeur-pompier générique (FOR 60, TAI 65) n’a ni impact ni carrure, alors qu’il devrait avoir +1D4 et 1. Mirela Kovanovic a Corps à corps 25 % noté (40/16). Y’a aussi des intitulés de compétences qui n’existent pas en 7e édition, comme « Marchandage », « Évaluation » au lieu d’Estimation, ou « Arme à feu (pistolet) » au lieu de Combat à distance (Armes de poing).

Et comme les 24 PNJ génériques et la table des armes sont recopiés du Guide dans France Occulte, les erreurs voyagent avec. C’est pas dramatique ni très grave. Ça demande un peu de vérification de la part du MJ.

Là où réel et fiction se mélangent

Précision importante : les ouvrages de Bouchet préviennent d’entrée qu’ils mettent en scène des personnes et institutions réelles dans un cadre fictionnel libre. C’est parfaitement légitime, c’est même tout le sel du jeu. Le problème, c’est que le texte ne dit jamais où commence l’invention. C’est le point qui me gêne le plus, et pas seulement par goût du détail. Certains passages mettent des inventions dans la bouche ou sur le dos de personnes ayant réellement existé, ça peut être cool, mais parfois c’est un poil risqué. Dans le sens où il pourrait être difficile de différencier la pure invention littéraire de l’erreur maladroite.

France Occulte attribue un ouvrage fictif de 1871 à l’abbé Alexis Bouly. Ok, pourquoi pas ? Sauf que l’abbé Bouly, prêtre réel, né en 1865 (il aurait donc écrit ce livre vers cinq ou six ans). Le texte lui prête au passage la pratique de l’hypnose sur des religieuses « pas toujours consentantes ». Franchement pas cool si c’est de l’invention pure. Il aurait mieux valu utiliser un perso fictif pour ça.

Autre cas : Moïna Mathers est présentée comme animant le temple parisien de la Golden Dawn « dans les années 20 », comme contact possible pour une campagne en 1929-1931, sauf qu’elle meurt à Londres en juillet 1928. Et la « connaissance astronomique stupéfiante » des Dogon sur Sirius B est donnée comme un fait, alors que cette thèse vient des travaux de Griaule et Dieterlen publiés en 1950, contestés depuis, et inconnus en 1929.

Alors, on fait quoi ?

On pardonne. Vraiment. C’est un gros, gros boulot, fait par une seule personne, et je sais d’expérience ce que ça représente : j’ai lâché le mien en route. La plupart de ces erreurs se corrigent en deux minutes une fois repérées, et rien n’empêche de jouer.

Mais le lecteur doit savoir à quoi s’attendre. Donc, concrètement :

1. On recommande ces ouvrages. Pour un Gardien qui veut jouer en France entre 1920 et 1931, c’est la base la plus complète disponible aujourd’hui pour la 7e édition. Le Guide de Saint-Étienne et les deux scénarios forment un ensemble cohérent et jouable tel quel.

2. On vérifie avant d’utiliser. Surtout les dates, les chronologies, les tableaux techniques (métro, aviation, armes) et tout ce qui touche à des personnes réelles. Les fiches de PNJ méritent un recalcul rapide avant la partie. Et si vous tenez à la table des armes, comparez-la à la Table XVII du Manuel du Gardien et décidez ce que vous gardez.

3. On proposera probablement notre propre version. En mode basique : une table d’équipement français conforme à la 7e édition, une chronologie corrigée, peut-être quelques fiches. Pas un concurrent, plutôt un complément qu’on pourra poser à côté de ces livres.

Et pendant ce temps-là, y’a une source d’eau minérale dans le Forez qui fait rêver de Sarnath, et des momies qui bougent la tête dans une crypte de la Loire. Ça, au moins, personne ne me demandera de le vérifier.

Auteur/autrice

  • scriiiptor

    Créateur et animateur passionné de scriiipt.com
    Rôliste depuis des temps immémoriaux (ou presque) et grand amateur d’imaginaire.
    Toujours prêt à explorer de nouveaux mondes, qu’ils soient fantastiques, historiques ou complètement déjantés.



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