Place Denfert-Rochereau, le Lion de Belfort (de Bartholdi) tourne depuis dix-neuf ans son regard de bronze vers le sud-ouest, en direction de la Statue de la Liberté (de Bartholdi aussi) qui veille sur l’île aux Cygnes.

Sur cette même place, deux petits pavillons de pierre construits plus d’un siècle plus tôt par Claude-Nicolas Ledoux pour l’ancienne barrière d’Enfer abritent aujourd’hui les bureaux de l’Inspection générale des Carrières.

C’est là, et non ailleurs, que commence en 1899 la seule voie légale vers l’ossuaire municipal que le public a pris l’habitude d’appeler les Catacombes. Le lieu jouit d’une réputation considérable, on en parle dans les salons comme dans les journaux populaires, on cite volontiers ses inscriptions latines pour se donner un air lettré, mais peu de Parisiens peuvent réellement se targuer d’y être descendus.
La visite reste, à la veille du siècle nouveau, une expérience rare, presque un privilège, aussi éloignée de la promenade dominicale que de la simple curiosité de passage.
Le nom même de « catacombes » est un abus de langage dont l’origine remonte à la fin du siècle précédent.
Il ne s’agit pas d’un cimetière au sens où on l’entend, aucun corps n’y a jamais été inhumé dans l’attente d’une résurrection, mais d’un vaste dépôt d’ossements accumulé pour résoudre un problème d’hygiène publique devenu intenable. Le cimetière des Saints-Innocents, au cœur du quartier des Halles, avait reçu treize siècles durant les morts de plusieurs générations de Parisiens, jusqu’à ce que ses fosses communes, surchargées, menacent la santé du voisinage.
L’effondrement d’un mur de cave rue de la Lingerie, en 1780, précipita une décision que l’on repoussait depuis des décennies. À partir de 1785, sous la direction de l’architecte Charles-Axel Guillaumot, premier inspecteur général des Carrières, on entreprit de vider les cimetières désaffectés de la capitale et de transférer leurs ossements dans une ancienne carrière de calcaire de la plaine de Montsouris, hors les murs de l’époque, du côté de la barrière d’Enfer. L’opération, menée de nuit et sous escorte religieuse, se poursuivit par vagues jusqu’au milieu du siècle, si bien qu’on estime aujourd’hui à plusieurs millions le nombre de Parisiens anonymes dont les restes reposent sous nos pieds.

Ce n’est cependant pas Guillaumot qui a donné aux lieux le visage que connaissent les visiteurs de 1899, mais son successeur, Louis-Étienne Héricart de Thury. Nommé inspecteur général en 1809, cet architecte encore jeune trouva un entrepôt d’os empilés sans ordre et entreprit d’en faire quelque chose de plus digne, et surtout de plus présentable.
Entre 1810 et 1814, il fit disposer les crânes et les fémurs en frises soigneuses le long des galeries, dressa des plaques gravées de citations latines et françaises invitant à méditer sur la brièveté de la vie, et fit percer au plafond un trait noir continu qui sert encore aujourd’hui de fil conducteur aux visiteurs égarés dans l’obscurité. C’est également à lui que l’on doit l’inscription qui accueille chaque visiteur au seuil de l’ossuaire, tirée de la traduction de l’Énéide par Delille : « Arrête ! c’est ici l’empire de la Mort. »

Deux cabinets de curiosités, l’un consacré à la minéralogie, l’autre aux pathologies osseuses, complétaient autrefois la visite, mais ils ont été comblés après les troubles de la Commune, en 1871, et leurs collections dispersées. Qui visite les Catacombes en 1899 ne les trouvera donc plus.

La visite elle-même obéit à un règlement strict, hérité des multiples fermetures et réouvertures qu’a connues le site au fil du siècle.
Depuis 1874, l’ossuaire n’ouvre ses portes au public que deux fois par mois, avec une visite supplémentaire le lendemain de la Toussaint, jour où l’on y célèbre un office pour le repos des âmes. Il faut donc s’y prendre à l’avance, ou compter parmi les privilégiés dont le nom figure sur la liste. On descend à la bougie ou à la lanterne, l’idée d’éclairer électriquement deux kilomètres de galeries souterraines n’ayant encore effleuré personne à l’Inspection des Carrières, et l’on chemine pendant près d’une heure dans une température qui ne varie jamais, fraîche été comme hiver, entre les hagues d’ossements, la fontaine dite de la Samaritaine où affleure la nappe phréatique, et la crypte du Sacellum où l’on célébrait autrefois l’office des morts. Le silence n’est troublé que par le bruit des pas sur la pierre et, parfois, par le murmure inquiet d’un visiteur peu habitué à ce genre de spectacle.

Ce silence a pourtant été rompu, il y a deux ans à peine, d’une manière que Paris n’a pas oubliée. Dans la nuit du 2 avril 1897, une centaine d’invités du monde parisien reçurent un billet énigmatique les conviant, à onze heures du soir, devant l’entrée de l’ossuaire rue Dareau, avec la consigne discrète de ne pas faire arrêter leur voiture trop près de l’adresse. À minuit sonnant, dans la salle que l’on appelle la crypte de la Passion ou rotonde des tibias, un orchestre de quarante-cinq musiciens recrutés parmi les artistes de l’Opéra entama un concert aussi macabre qu’inespéré : la Marche funèbre de Chopin, la Danse macabre de Saint-Saëns, jusqu’à la marche funèbre de la Symphonie héroïque de Beethoven, avant de s’achever à deux heures du matin dans les rires étouffés des convives.


L’affaire fit grand bruit dans la presse, et l’administration, pour qu’une telle facétie ne se reproduise plus, a depuis fait empiler des ossements entre les piliers de la salle. En 1899, quiconque connaît l’histoire peut encore reconnaître, dans l’agencement un peu différent de ces piliers, la trace tangible du scandale.
Car l’ossuaire officiel, aussi impressionnant soit-il, ne représente qu’une portion infime d’un réseau bien plus vaste, qui s’étend sous plusieurs arrondissements de la rive gauche sur des centaines de kilomètres de galeries. Ce sous-sol continue de vivre sa vie propre, loin des visiteurs autorisés. Des carriers y travaillent encore, sous l’autorité de l’Inspection, à consolider des voûtes fragilisées par des siècles d’extraction. Ailleurs, depuis la fin du siècle dernier, certains vides de carrière ont trouvé un usage plus prosaïque : des brasseries s’y sont installées, profitant d’une température idéale pour la fermentation et de puits creusés jusqu’à la nappe phréatique pour leur approvisionnement en eau. La production, à la Belle Époque, y dépasse le million d’hectolitres par an pour le seul quatorzième arrondissement, ce qui donne une idée de l’ampleur discrète de cette activité souterraine que l’on associe rarement, à tort, aux seuls ossements.

Le statut de ce vaste sous-sol n’est d’ailleurs pas qu’une question d’usage, il commence à devenir une question de droit. Cette année même, un certain Gustave Cord soutient à la faculté de droit de Paris une thèse au titre inattendu, De la propriété spéléologique, où il s’interroge sur ce qu’implique juridiquement le fait de posséder un terrain lorsque ce terrain recouvre, sans qu’on le sache toujours, des galeries creusées par des générations de carriers. La question amuse peut-être certains esprits en 1899, mais elle témoigne d’un intérêt tout à fait sérieux, chez les juristes comme chez les ingénieurs, pour ce Paris invisible qui double la ville de surface.
C’est ainsi que se présentent les Catacombes en cette fin de siècle, un lieu à la fois célèbre et discret, aussi solennel dans son ossuaire que fébrile dans ses marges. On y descend rarement, on en parle beaucoup, et l’on ignore le plus souvent tout ce qui s’y passe hors du parcours balisé par Héricart de Thury, entre les carriers qui y travaillent encore et les curieux qui, parfois, s’y aventurent sans autorisation.
Un plan ?

Les catacombes de Paris ne sont en fait pas des catacombes à proprement parler, mais un ossuaire et la plus grande nécropole du monde. Elles se situent dans d’anciennes carrières souterraines du 14ème arrondissement de la ville. D’environ 1,7 km de long et situées à 20 mètres sous terre, elles sont officiellement visitables à partir de la place Denfert-Rochereau. La partie ouverte au public ne représente qu’une infime fraction des vastes carrières souterraines de Paris (300 km) qui s’étendent sous la capitale.



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