On a fini par mettre la main sur le nouveau Chroniques Oubliées Contemporain, et comme souvent avec les changements de formule, ça pose plus de questions que ça n’apporte de réponses. Scriiiptor, chez nous, a fait le choix d’acheter Horreur en premier supplément plutôt que de rester sur le livre de base seul.

L’occasion de faire le tour de ce que propose vraiment cette V2, et de revenir sur une question qu’on se pose depuis qu’on a ouvert le bouquin : un système générique peut-il vraiment couvrir tout ce que recouvre le mot « contemporain », ou est-ce qu’on reste, quoi qu’il arrive, dans une variation de pulp ?

Une V2 qui change de logique

La première version de COC fonctionnait comme une boîte à outils. Un seul livre de plus de 300 pages, et dedans, de quoi jouer de l’épouvante, du pulp, du zombie, de l’espionnage, du cyberpunk et bien d’autres genres du contemporain, chacun traité en quelques chapitres. Black Book Éditions change complètement d’approche avec cette V2 : le livre de règles fait désormais 147 pages, et chaque genre fait l’objet d’un supplément à part entière, vendu séparément autour de 30€.

Le livre de base le dit lui-même dès l’introduction : les chapitres qui présentaient succinctement chaque genre du contemporain, du pulp au cyberpunk en passant par les super-héros, ont disparu de cette édition. Ils seront remplacés par une série d’ouvrages dédiés, à venir progressivement. Horreur est le premier de cette série.

Économiquement, le calcul est vite fait : là où la V1 tenait dans un seul bouquin à 25€, la V2 demande déjà 30€ pour les règles, plus 30€ pour chaque genre qu’on veut vraiment explorer. Des confrères du JdR Café Bordeaux ont d’ailleurs pointé le souci il y a peu, en s’inquiétant surtout du choix des prochaines sorties annoncées, Toon Confidential et Blockbusters, plutôt niche pour des suppléments à 30€ pièce.

On partage l’inquiétude sur le calendrier. Mais avant de juger la stratégie de gamme, on voulait déjà comprendre ce qu’on achète réellement quand on prend le livre de base, puis un supplément.

Le livre de base : un moteur qui assume son penchant pulp

Sur la table, COC2 reste simple : un d20, une caractéristique, un modificateur, contre une difficulté fixée par le MJ.

Les personnages progressent via des voies à cinq rangs, et disposent d’une échelle de santé à 20 échelons. Le mode « Rapide et Furieux » permet de simplifier des figurants ou de gérer des poursuites sans ralentir la partie, un vrai bon point pour la fluidité.

Mais dès qu’on gratte un peu, le penchant pulp du moteur saute aux yeux. Le d20 est présenté comme particulièrement adapté aux récits d’aventure pulp, où les retournements de situation spectaculaires sont non seulement fréquents mais recherchés.

Les échelles de santé des figurants et seconds rôles prévoient carrément une valeur alternative entre parenthèses pour un « contexte de film d’action ou Pulp« , littéralement nommée ainsi dans les statistiques.

Et le livre propose une échelle d’évolution baptisée échelle du héros, pensée pour encourager les comportements de héros de pulp, d’aventure, d’espionnage ou d’action, utilisée par le scénario fourni Ligne de Rupture.

Il existe bien une seconde voie dans le livre de base : l’échelle du blues, pensée pour un personnage d’officier de police rongé par l’usure du quotidien, utilisée par le second scénario fourni, Big Apple’s Bombermen, plus sombre et ancré dans un polar contemporain. Ça prouve que le moteur sait sortir du registre pulp pur quand on le lui demande. Mais la manière dont c’est amené est révélatrice : c’est une variante, une option, alors que le pulp, lui, est la valeur par défaut, gravée jusque dans le vocabulaire des feuilles de PNJ.

Horreur : le premier vrai test du nouveau modèle

C’est là que le supplément acheté par Scriiiptor devient intéressant, parce qu’il permet de vérifier si le modèle de la V2 tient sa promesse : est-ce qu’un supplément à 30€ apporte vraiment un genre à part entière, ou juste un vernis sur le même moteur pulp ?

Horreur découpe le genre en sept sous-genres bien identifiés, chacun avec ses références de cinéma : l’horreur corporelle (The Substance, La Mouche), l’horreur folk (Midsommar, The Wicker Man), l’horreur ésotérique (Amityville, Poltergeist), l’horreur gothique (vampires, loups-garous, momies, à la Nosferatu ou Frankenstein), l’horreur slasher (Vendredi 13, Scream), l’horreur survivaliste (Alien, Jaws) et l’horreur cosmique.

Sept nouvelles voies accompagnent cette taxonomie, permettant d’incarner un chasseur de monstres, un pratiquant du savoir interdit, ou carrément un faë, un fantôme, un loup-garou, un mutant, un ressuscité ou un vampire.

Le supplément propose aussi des profils de victimes clairement typés : l’ami loyal (Glen dans Freddy, les griffes de la nuit, Randy dans Scream 2), la brute (Hudson dans Aliens), le comique (Stu dans Scream, Marty dans Cabin in the Woods), l’expert, le leader naturel, le marginal.

Chacun vient avec ses voies suggérées et ses références filmiques, un vrai travail de lecture du genre plutôt qu’un simple habillage.

Le plus intéressant reste sans doute l’échelle de Tchekhov, une mécanique qui modélise directement les codes du récit d’horreur : plus le personnage progresse sur cette échelle, plus il gagne la capacité de modifier le récit à son avantage, façon « fusil de Tchekhov » ou logique de la « final girl« , au prix d’un risque accru de mourir de façon spectaculaire.

C’est le genre de mécanique qu’on n’invente pas en recyclant du pulp, elle appartient vraiment à l’horreur.

Le reste suit le même niveau d’exigence : huit profils d’antagonistes surnaturels prêts à jouer (un blob extraterrestre, une entité démoniaque, un géant en guimauve façon SOS Fantômes, entre autres), sept cadres d’aventure détaillés, dont un très réussi autour du cratère de Chicxulub et d’un laboratoire pharmaceutique mexicain qui cache un projet de « jouvence » aux conséquences prévisibles, une table de génération aléatoire de cadres, vingt-et-une amorces de scénarios, et deux scénarios complets, Bienvenue à Emerald Creek et Home, Sweet Home.

Ce qu’on garde à la table, au-delà du bouquin

Horreur soigne aussi la partie conseils de jeu, et c’est franchement transposable, même pour des tables qui jouent à d’autres systèmes.

Le livre détaille par exemple deux façons de monter la tension : le crescendo régulier, où on entretient l’ambiguïté pour laisser le joueur hésiter entre rationalisation et pire scénario, et le crescendo irrégulier, où on frappe fort et sans prévenir avant de laisser retomber la pression. Il distingue aussi trois types d’ellipses (de temps, d’événement, de description) utiles pour garder le rythme et suggérer plutôt que montrer, notamment quand une scène risque de heurter un joueur.

On y trouve enfin une réflexion sur la hiérarchie des victimes : soigner la mise en scène des PNJ secondaires avant de les sacrifier, pour que leur mort ait un poids.

Ce sont des outils de meneur de jeu qu’on peut piocher pour n’importe quelle campagne d’horreur, quel que soit le système utilisé à la table.

Alors, on peut vraiment simuler tout le contemporain ?

C’est la question qu’on se pose depuis le début, et Horreur nous permet enfin d’y répondre un peu plus précisément. Le moteur de COC2, lui, semble capable de plier dans plusieurs directions, le livre de base le prouve à sa façon avec l’échelle du héros et l’échelle du blues, deux tonalités très différentes portées par le même d20. La mécanique n’est donc pas le vrai verrou.

Le vrai verrou, c’est le travail de fond derrière chaque supplément. Simuler un genre, ce n’est pas juste ajuster des voies et des échelles de santé, c’est construire une grammaire propre à ce genre : ses archétypes, ses figures récurrentes, son rythme narratif, ses pièges. Horreur fait ce travail, et plutôt sérieusement, avec une mécanique aussi spécifique que l’échelle de Tchekhov ou une vraie réflexion de mise en scène sur la tension et les ellipses. Ce n’est pas un pulp repeint aux couleurs du slasher, c’est un genre pensé pour lui-même.

Ça déplace un peu le débat lancé par nos confrères du JdR Café Bordeaux. La question n’est plus seulement de savoir si le portefeuille suivra à 30€ le supplément, mais si chaque prochaine sortie fera le même travail qu’Horreur, ou si elle se contentera d’un habillage. Toon Confidential et Blockbusters devront montrer qu’ils ont, eux aussi, une identité mécanique propre, pas juste un pitch sympa collé sur le même châssis pulp.


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Donc voilà. On a ouvert un tiroir.

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