Il y a des théâtres d’opérations de la Seconde Guerre mondiale qu’on ne voit jamais dans les films. L’Albanie en fait partie. Petit pays balkanique coincé entre la Yougoslavie, la Grèce et la mer Adriatique, il a traversé six années d’une violence particulièrement dense, sous des occupations successives, avec une résistance interne divisée et une guerre civile qui se superposait à la guerre contre l’occupant. Pour qui cherche un cadre de jeu ancré dans la complexité réelle de la période, c’est un terrain presque idéal. Et comme personne n’en parle jamais, les joueurs n’auront pas de référence cinématographique toute faite à déconstruire.

Commençons par le début.

tutelle italienne

En 1928, l’Albanie est une monarchie depuis quelques semaines seulement. Le président Ahmet Zogu1 vient de se faire proclamer Zog Ier, roi des Albanais2, après avoir obtenu du parlement qu’il se dissolve de lui-même. Le pays sort à peine d’une période de chaos post-empire ottoman. Si sa souveraineté est réelle sur le papier, elle est très relative dans les faits : l’Italie fasciste finance les infrastructures, forme l’armée, place ses hommes dans l’administration. Mussolini considère l’Adriatique comme une mer italienne et l’Albanie comme la porte d’entrée naturelle vers les Balkans.

Ce qui est intéressant, c’est que Zog ne se laisse pas totalement embarquer. En 1931, il refuse de renouveler le traité d’amitié de 1926. En 1934, il signe des accords commerciaux avec la Yougoslavie et la Grèce, histoire de se ménager des portes de sorties. Mussolini réplique en envoyant une flotte de guerre devant les côtes albanaises, exercice d’intimidation auquel Zog répond en n’autorisant les marins italiens à débarquer qu’en civil et sans armes. Ce petit pays a une certaine façon de tenir tête.

Ça ne dure pas.

Avril 1939 : l’invasion en quatre jours

Le 7 avril 1939, trois semaines après l’annexion de la Tchécoslovaquie par Hitler, Mussolini envahit l’Albanie. Il ne voulait pas être le seul de l’Axe à ne rien avaler. La résistance albanaise est courte et localisée : quelques groupes de gendarmes et de patriotes se battent à Durrës, dont un certain Mujo Ulqinaku3 qui devient une figure héroïque nationale, mais l’armée régulière, entraînée par des officiers italiens qui savent très bien comment la neutraliser, ne résiste pas de manière organisée. En quatre jours, le pays est occupé. Zog, sa femme la reine Géraldine et leur fils Leka, né deux jours avant l’invasion, fuient en Grèce puis à Londres.

Le 12 avril, le parlement albanais vote l’union avec l’Italie. Victor-Emmanuel III prend la couronne albanaise en plus de la couronne italienne. Le gouvernement est confié à Shefqet Vërlaci4, vieil ennemi personnel de Zog dont il avait rompu les fiançailles avec la fille. Les subtilités de la politique albanaise sont à ce point personnelles qu’elles relèvent parfois du roman de famille.

1940 : tremplin et piège

L’Albanie sous occupation italienne devient rapidement quelque chose d’autre qu’une simple colonie : une base arrière pour un projet plus grand. Le 28 octobre 1940, Mussolini lance depuis le territoire albanais l’invasion de la Grèce. Il compte sur une victoire rapide. La Grèce arrête les Italiens en quelques semaines, puis contre-attaque et repousse les lignes en territoire albanais. Pendant des mois, des dizaines de kilomètres du sud du pays sont sous contrôle grec. C’est la première grande déconvenue militaire de l’Axe.

Ce n’est qu’en avril 1941, après l’intervention allemande en Grèce et en Yougoslavie, que la situation se rétablit. L’Allemagne écrase la résistance grecque en trois semaines. Les Italiens peuvent alors souffler. L’Albanie est agrandie par le transfert du Kosovo et de certains territoires yougoslaves peuplés d’Albanais, ce qui satisfait une partie des nationalistes locaux et complique considérablement les alliances de la résistance.

La résistance : deux camps qui ne s’entendent pas

À partir de 1941, deux forces de résistance se structurent, et elles ne s’aiment pas.

D’un côté, le Mouvement de libération nationale, à dominante communiste, fondé le 8 novembre 1941 avec l’appui direct des délégués du Parti communiste yougoslave de Tito. Son leader principal est Enver Hoxha5. L’organisation est disciplinée, idéologiquement cohérente, et bénéficie d’un soutien britannique en armes et en instructeurs via le SOE6.

De l’autre, le Balli Kombëtar7, mouvement nationaliste républicain, plus attaché à l’idée de la Grande Albanie incluant le Kosovo qu’à la question de savoir qui gouverne après la guerre. En août 1943, les deux mouvements signent l’accord de Mukje pour unir leurs forces contre les Italiens. L’accord s’effondre presque aussitôt sur la question kosovare : les communistes, liés à Tito8 qui entend garder le Kosovo pour la future Yougoslavie, refusent tout engagement sur ce point. Pour les nationalistes, c’est une ligne rouge. La rupture est consommée avant même que l’encre soit sèche.

Ce qui suit ressemble à une guerre dans la guerre.

Septembre 1943 : les Allemands entrent dans la danse

La capitulation de l’Italie fasciste en septembre 1943 change tout. Le 9 septembre, la Wehrmacht envahit l’Albanie pour éviter que le pays ne bascule du côté des Alliés ou ne tombe dans le chaos. Les neuf divisions italiennes présentes sur place se retrouvent sans ordres clairs pendant des heures. Les Allemands désarment les officiers dans les rues de Tirana, occupent les casernes et les entrepôts. Certains soldats italiens rejoignent les partisans, d’autres choisissent de collaborer avec les nouveaux occupants, la majorité se laisse simplement désarmer.

L’occupation allemande est plus brutale et plus militarisée que l’occupation italienne, qui avait parfois des airs de protectorat négocié. Elle dure un peu plus d’un an. Les partisans communistes, soutenus par les Britanniques et liés aux réseaux yougoslaves, continuent de harceler les lignes allemandes. Le Balli Kombëtar oscille, selon les factions, entre la résistance et une forme de collaboration opportuniste avec les nouveaux occupants contre les communistes.

En novembre 1944, les forces de libération nationale entrent à Tirana. Le 29 novembre, Shkodra9 est libérée. C’est la date officielle de la fin de l’occupation. Enver Hoxha dirige un gouvernement provisoire. Il ne le lâchera plus avant 1985.

Ce que ça donne autour d’une table

L’Albanie de 1939 à 1944 offre quelque chose de rare : une situation où les lignes ne sont jamais fixes et où chaque personnage peut avoir plusieurs loyautés contradictoires en même temps.

Un résistant albanais de 1942 peut être communiste et nationaliste, soutenu par les Britanniques du SOE et méfiant des Yougoslaves qui tirent les fils du mouvement. Un notable local peut collaborer avec les Italiens par pragmatisme tout en cachant des partisans dans ses caves. Un officier de la gendarmerie peut obéir aux occupants le jour et transmettre des renseignements la nuit. La période offre exactement le type de dilemmes moraux irréductibles que les jeux comme Trauma savent mettre en scène, des situations où il n’y a pas de bonne réponse, juste des arbitrages entre des loyautés qui se contredisent.

Pour une campagne Trauma centrée sur un petit groupe, plusieurs cadres sont directement jouables : un réseau SOE infiltré dans une ville albanaise sous occupation italienne, une cellule communiste qui tente de travailler avec des nationalistes dont elle se méfie, un groupe de civils pris entre les exigences des partisans, des collaborateurs locaux et les patrouilles allemandes à partir de septembre 1943. Le terrain lui-même, montagneux, compartimenté, où l’État n’a jamais eu vraiment prise sur les campagnes, se prête à ce type de jeu de résistance à petite échelle.

Pour Achtung!Cthulhu, le potentiel est autre. L’Albanie est historiquement à la croisée de traditions religieuses multiples, bektachisme10 inclus, ordre soufi hétérodoxe implanté depuis des siècles et qui a ses propres mystères. Un site antique dans les montagnes au sud, entre Gjirokastër et la côte, à mi-chemin entre les lignes italiennes et les positions grecques de l’hiver 1940, ça se transforme facilement en point d’intérêt pour un groupe d’agents qui ne jouent pas selon les règles habituelles du conflit.

Le pays lui-même est suffisamment méconnu pour que tout reste crédible. C’est peut-être sa qualité principale pour un meneur de jeu : personne autour de la table ne sait vraiment à quoi ressemblait Durrës11 en 1943, et ça, c’est une liberté.

En résumé

L’Albanie traverse la Seconde Guerre mondiale sous trois occupations successives (italienne, partiellement grecque, allemande), avec une résistance interne divisée entre communistes et nationalistes, une guerre civile en filigrane, et un dénouement qui installe l’une des dictatures les plus hermétiques d’Europe. Théâtre d’opérations secondaire pour les grandes puissances, le pays n’en a pas moins concentré, en quelques années, une densité extraordinaire de situations humaines impossibles. Pour un meneur de jeu qui cherche un cadre historique réel, moins balisé que la France occupée ou le front russe, c’est un point de départ qui n’a aucune raison d’être ignoré.

Pour trauma, quelques trucs

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  1. Ahmet Zogu : homme politique albanais issu d’une famille de chefs tribaux du nord du pays, il domine la scène politique albanaise depuis le début des années 1920, d’abord comme ministre de l’Intérieur, puis comme Premier ministre, puis comme président avant de se proclamer roi en 1928. ↩︎
  2. Zog Ier : titre que se donne Ahmet Zogu en se faisant proclamer roi des Albanais en septembre 1928. Il règne jusqu’à l’invasion italienne d’avril 1939, date à laquelle il part en exil avec sa famille et ne reviendra jamais. ↩︎
  3. Mujo Ulqinaku (né Mujo Cakuli ; 1896-1939) était un sergent albanais de la Marine royale albanaise, connu pour sa résistance le 7 avril 1939 aux forces italiennes lors de l’invasion italienne de l’Albanie. Il a reçu le prix du Héros du peuple d’Albanie à titre posthume. ↩︎
  4. Shefqet Vërlaci : grand propriétaire terrien et homme politique albanais, rival historique de Zog dont il était le beau-père pressenti avant que le roi rompe les fiançailles avec sa fille. Mussolini lui confie la tête du gouvernement collaborationniste en avril 1939, une nomination qui règle au passage un vieux contentieux personnel. ↩︎
  5. Enver Hoxha : instituteur et militant communiste albanais, il prend la tête du Parti communiste albanais à sa fondation en novembre 1941 et devient le principal dirigeant du Mouvement de libération nationale. Il sort de la guerre comme chef du gouvernement provisoire albanais. ↩︎
  6. SOE : Special Operations Executive, service britannique créé en 1940 pour coordonner sabotages, renseignement et soutien aux mouvements de résistance en Europe occupée. Des agents du SOE opèrent en Albanie à partir de 1943, apportant armes, instructeurs et liaisons radio aux partisans communistes. ↩︎
  7. Le Balli Kombëtar (PBK ou Partia Balli Kombëtar) ou Parti du front national est un mouvement nationaliste albanais anti-italien, anticommuniste et antiroyaliste, soutenu par les propriétaires terriens et la paysannerie.
    Parti conservateur mais républicain, favorable à certaines réformes économiques et sociales, il est créé en par Ali Klissura et Midhat Frashëri (1882-1949) qui le dirige pendant la durée de la guerre. ↩︎
  8. Tito : Josip Broz Tito, dirigeant du Parti communiste yougoslave et chef des partisans yougoslaves pendant la guerre. Son influence sur le mouvement de résistance albanais est directe : ce sont ses délégués qui aident à unifier les groupes communistes albanais en 1941, et c’est lui qui impose la ligne sur la question du Kosovo. ↩︎
  9. Shkodra : ville du nord de l’Albanie, proche de la frontière yougoslave, et l’un des derniers points libérés par les partisans. Sa libération le 29 novembre 1944 est retenue comme date officielle de la fin de l’occupation du pays. ↩︎
  10. Bektachisme : ordre soufi fondé au XIIIe siècle en Anatolie, implanté en Albanie depuis l’époque ottomane et particulièrement enraciné dans le centre et le sud du pays. Hétérodoxe par rapport à l’islam sunnite, syncrétique, tolérant vis-à-vis des autres religions, il représente environ 20% de la population albanaise dans les années 1930. ↩︎
  11. Durrës : principal port albanais sur la côte adriatique, c’est là que la résistance à l’invasion italienne d’avril 1939 est la plus vive, autour d’un petit groupe de gendarmes et de volontaires. La ville est également l’un des premiers points occupés par les Allemands en septembre 1943. ↩︎


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