Il y a des figures historiques qui traversent les siècles autant par leurs œuvres que par l’usage qu’on fait de leur image. Sappho est de celles-là. Il reste d’elle un seul poème complet, l’Hymne à Aphrodite, et quelques centaines de fragments arrachés à des papyrus ou cités par des auteurs qui s’échelonnent sur plusieurs siècles. Le reste a disparu. Et pourtant, son nom n’a jamais vraiment cessé de circuler. Chaque époque a produit sa propre vision : monstrueuse pour les comiques grecs, mystique pour certains auteurs du XIXe siècle, ancêtre et miroir pour les cercles littéraires féminins du Paris de la Belle Époque.

C’est cette dernière Sappho qui nous intéresse ici, parce que c’est elle qui hante Les Héritières de Sappho, le nouveau supplément non officiel pour Verne et Associés, 1913.

Le Paris de 1913 et ses cercles

Pour comprendre pourquoi le nom de Sappho réapparaît avec une telle force dans le Paris du début du XXe siècle, il faut se rappeler ce qu’était ce Paris-là. La capitale concentre alors une densité exceptionnelle de cercles littéraires et artistiques, plusieurs d’entre eux animés par des femmes dont la visibilité publique contraste avec la marginalité juridique que leur impose l’époque.

Une histoire photographique des femmes au XXe siècle
Cette histoire des femmes au XXe siècle, vue à travers les collections Roger-Viollet

Les femmes ne votent pas, ne peuvent pas ouvrir de compte en banque sans l’autorisation d’un mari, accèdent difficilement aux institutions académiques. Et pourtant, elles écrivent, elles publient, elles tiennent des salons qui sont de véritables lieux de pouvoir culturel.

Natalie Barney organise ses vendredis rue Jacob depuis 1909. Renée Vivien a traduit Sappho du grec, s’en est réclamée toute sa vie, en a fait une ancêtre quasi tutélaire avant de mourir cette même année dans un épuisement qui a choqué ceux qui la connaissaient.

Lucie Delarue-Mardrus publie, voyage, fréquente les mêmes cercles. Romaine Brooks installe son atelier à Paris et peint des portraits qui deviennent des documents autant que des œuvres. Ces femmes se connaissent, se lisent, s’admirent ou se disputent, et partagent une conscience aiguë de construire quelque chose, même si elles ne l’auraient pas formulé ainsi.

C’est dans ce tissu réel que s’insère la fiction des Héritières de Sappho.

Une organisation qui occupe un territoire laissé libre

L’univers de Verne et Associés, 1913 comptait déjà plusieurs organisations féminines : la Ligue des Gentes Dames Extraordinaires du côté de l’activisme politique visible, publication officielle du Studio 09, et deux créations maison, la Ligue des Érinyes pour la justice secrète et l’Ordre des Étoiles Libres pour les femmes savantes et inventrices. Ces trois organisations couvrent un spectre assez large, mais elles laissaient un champ libre : les arts, la littérature, la mémoire, les réseaux culturels.

Ce n’est pas un espace mineur. En 1913, peser sur ce que les gens lisent, ce qu’ils voient sur scène, ce qu’ils entendent réciter dans un salon, c’est peser sur ce qu’ils croient possible. Les Héritières de Sappho en sont convaincues, et c’est ce qui fait leur cohérence comme organisation fictive : elles ne cherchent pas à changer les lois, pas directement. Elles cherchent à changer les imaginaires.

The Ancient Greek poet Sappho, by Soma Orlai Petrich (c. 1860) Credit: Wikipedia/Public domain.

Leur nom vient d’un choix conscient. Choisir Sappho en 1913, c’est revendiquer à la fois la légitimité des femmes dans les arts, la solidarité féminine sous toutes ses formes, et la résistance de la mémoire contre l’oubli organisé. L’organisation est née dans le deuil de Renée Vivien, morte à vingt-neuf ans après s’être laissée glisser vers une fin que ses proches n’ont pas su ou pu empêcher. Ce point de départ n’est jamais tout à fait oublié.

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Des personnages réels dans un cadre fictionnel

Le supplément s’appuie sur des figures historiques réelles, présentées avec leurs caractéristiques de jeu selon les règles de Verne et Associés, 1913. Lucie Delarue-Mardrus est la cheville ouvrière de l’organisation : poétesse normande, voyageuse, épouse du traducteur Joseph-Charles Mardrus, elle possède une énergie et une réputation qui lui permettent de circuler dans des cercles très différents sans jamais sembler déplacée. Romaine Brooks met à disposition son atelier, qui devient un quartier général discret : son rang social, sa fortune personnelle et sa réputation dans le monde de l’art lui assurent une liberté de mouvement peu commune.

D’autres figures gravitent autour du noyau central, en France comme à l’étranger. La structure est volontairement légère : Muses pour les fondatrices actives, Choristes pour les membres régulières, Invitées pour les sympathisantes, Correspondantes pour les relais à l’étranger. Pas de pyramide institutionnelle. Des cercles qui se recoupent, des correspondances intenses, parfois codées, entre Londres, Vienne, Florence et New York.

Cette souplesse a une conséquence directe pour le jeu : les personnages joueurs peuvent entrer dans les Héritières par des chemins très différents, sans que l’organisation n’exige une allégeance formelle qui contraindrait la narration.

Ce que le supplément apporte concrètement en jeu

L’apport le plus utile pour une Meneuse de Jeu reste la couche de relations que le supplément ajoute entre les organisations existantes. Ces relations ne sont pas simples, et c’est ce qui les rend jouables.

Avec Verne et Associés, la relation est celle du respect mêlé de reproche : l’agence a des angles morts sur la question des femmes, et les Héritières le savent mieux que quiconque. Avec la Ligue des Gentes Dames Extraordinaires, la tension est plus subtile, culturel contre politique, deux façons de chercher le même résultat, compliquées par des liens personnels entre certaines membres. Avec la Ligue des Érinyes, une proximité réelle et une méfiance réelle coexistent : les Érinyes ont parfois besoin des façades que les Héritières peuvent fournir, bibliothèques, salons, cercles d’éditeurs, sans que les Héritières n’apprécient toujours de savoir ce qui se passe derrière leurs propres décors. Avec l’Ordre des Étoiles Libres, la relation est plus froide : arts et sciences se respectent de loin, sans vraie complicité.

Ces tensions sont des ressorts. Une MJ qui intègre les Héritières dans une campagne dispose immédiatement d’un réseau de frictions avec des organisations déjà connues des joueurs. Les accroches proposées dans le supplément jouent précisément là-dessus : objets culturels compromettants, artistes menacés par des créanciers ou des maris, journaux intimes susceptibles de faire tomber des ministres, lettres diplomatiques dissimulées dans une collection privée.

Pourquoi Sappho, précisément

Pourquoi nommer une organisation fictive d’après une poétesse dont il reste si peu ?

La réponse tient peut-être dans la nature même de ce qui reste. Sappho existe à travers des fragments, des éclats, des citations qui ont survécu parce que quelqu’un les a jugées dignes d’être conservées. Son œuvre nous est parvenue filtrée, choisie, reconstruite. Et pourtant, ces fragments suffisent à rendre présente une voix qui a traversé vingt-six siècles. Il y a quelque chose dans cette persistance malgré la perte qui correspond exactement à ce que les Héritières cherchent à faire : maintenir des voix, des œuvres, des mémoires contre l’oubli organisé.

En 1913, les femmes qui se réclament de Sappho ne connaissent pas la vraie Sappho. Elles connaissent celle que leur époque leur a transmise, celle de Renée Vivien, celle des cercles parisiens, une figure à la fois ancêtre et projection. C’est suffisant pour bâtir quelque chose. Les Héritières de Sappho, dans le jeu comme dans l’histoire, travaillent avec ce qu’elles ont.



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