Parmi les figures qui traversent l’histoire comme des silhouettes, il y en a qu’on croirait sorties d’un film d’aventures, sauf qu’elles ont vraiment existé. Kate Warne fait partie de celles-là. Première femme détective des Etats-Unis, elle a côtoyé Lincoln, joué les grandes dames du Sud, les veuves éplorées et les diseuses de bonne aventure, et elle a fini par disparaître presque entièrement des mémoires. Aucune photo authentifiée d’elle n’a survécu. Pas même sa tombe n’a été épargnée : son nom de famille y est mal orthographié depuis plus d’un siècle et demi. C’est peut-être ce qui la rend si romanesque, cette façon qu’elle a eue de ne laisser derrière elle que des rôles et des alias, jamais un visage fixe.

Une petite annonce, et un sacré culot

On sait peu de choses de la jeunesse de Kate Warne. Elle naît en 1833 à Erin, dans l’Etat de New York, et selon son avis de décès ses parents étaient des gens honnêtes et travailleurs, mais pauvres : elle a dû prendre en charge très tôt une bonne partie des tâches du foyer. Veuve à 23 ans, sans ressources, elle s’installe à Chicago et tombe sur une petite annonce dans un journal local. La Pinkerton National Detective Agency, fondée en 1850 par l’ex-policier Allan Pinkerton, cherche des détectives.

Kate pousse la porte du bureau. Pinkerton, pensant qu’elle vient pour un poste de secrétaire, lui explique qu’il n’a rien à lui proposer. Elle répond qu’elle est venue pour l’annonce de détective. Ce n’est pas la coutume d’employer des femmes à ce poste, réplique-t-il.

Kate ne se laisse pas démonter : une femme peut se lier d’amitié avec les épouses et les proches de suspects là où un homme n’obtiendra jamais rien, les hommes se vantent facilement devant des femmes qui les encouragent à parler, et elles ont, ajoute-t-elle, un sens du détail que beaucoup d’hommes n’ont pas. L’argumentaire fait mouche.

Pinkerton la décrira plus tard dans ses mémoires comme une femme élancée, aux cheveux bruns, gracieuse et pleine de sang-froid, dont les traits sans être conventionnellement beaux inspiraient d’emblée la confiance. C’est exactement ce visage-là, honnête et intelligent, qui va devenir son outil de travail.

Une amie très utile

Pinkerton n’attend pas longtemps pour la mettre à l’épreuve. En 1858, l’agence est mandatée par l’Adams Express Company, une société de livraison qui soupçonne un de ses employés, un certain Nathan Maroney, de détournement de fonds à Montgomery, en Alabama. Kate s’installe sur place, prend l’accent du Sud et se lie avec Mrs Maroney.

La confiance s’installe, les confidences suivent, et l’enquête permet non seulement de faire condamner Maroney à dix ans de prison, mais de récupérer près de 40 000 des 50 000 dollars volés. L’affaire fait la une du New York Times. Convaincu, Pinkerton crée en 1860 un bureau de détectives féminines et en confie la direction à Kate. Une porte qui s’ouvre en entraîne d’autres : plusieurs des femmes qu’elle recrute à ce moment-là deviendront elles-mêmes espionnes pendant la guerre de Sécession.

Baltimore, l’hôtel des sécessionnistes

L’épisode le plus connu de sa carrière commence en 1861. Samuel Felton, président de la Philadelphia, Wilmington and Baltimore Railroad, engage Pinkerton pour enquêter sur des menaces sécessionnistes visant sa ligne de chemin de fer dans le Maryland. Très vite, les agents comprennent que la cible n’est pas seulement matérielle : c’est le président élu, Abraham Lincoln, qui est visé. Kate fait partie des cinq agents envoyés à Baltimore le 3 février 1861.

Sous les alias de Mrs Cherry puis Mrs Barley, elle s’installe au Barnum’s City Hotel, repaire réputé des sécessionnistes, et campe une riche sudiste à l’accent prononcé. Elle s’y lie avec plusieurs familles sécessionnistes, y croise même un barbier corse du nom de Cypriano Ferrandini qui se dit prêt à tuer l’abolitionniste Lincoln (ce complot-là restera surtout du vent, Ferrandini ne sera jamais inquiété), et surtout confirme l’existence d’un projet bien plus sérieux : profiter du transfert de Lincoln entre les deux gares de Baltimore, à Calvert Street, pour créer une diffusion dans la foule et l’exposer, sans protection, à un groupe déterminé à l’éliminer au couteau.

Kate remonte l’information à Pinkerton, qui l’envoie la transmettre en personne à New York. Lincoln, d’abord sceptique, finit par prendre la menace au sérieux quand une seconde source, indépendante, confirme le danger. Il refuse cependant d’annuler son programme à Harrisburg : lever de drapeau, discours, dîner officiel. C’est seulement une fois ces obligations remplies qu’il accepte de suivre le plan de Pinkerton.

Le train qui ne devait pas s’arrêter

Le soir du 22 février, Lincoln quitte discrètement le dîner de Harrisburg, enfile un vieux manteau et un chapeau mou, et file vers la gare. Sur les recommandations de Kate, les lignes télégraphiques sont coupées pour empêcher que la nouvelle de son départ ne circule.

Elle-même a acheté, sous le nom de Mrs Barley, un compartiment couchette pour quatre personnes, et s’est présentée en avance pour s’assurer, moyennant quelques dollars glissés à un contrôleur, d’obtenir celui qu’elle voulait. Le petit groupe embarque : Pinkerton, le garde du corps Ward Hill Lamon, et Lincoln déguisé en frère invalide dont Kate joue la sœur et gardienne.

Le train de nuit traverse Baltimore vers 3h30 du matin, où les voitures sont détachées de la locomotive et tirées par des chevaux entre les deux gares, en pleine rue, pendant une demi-heure : le moment idéal pour une attaque, qui n’a finalement jamais lieu. Le convoi repart à 4h et arrive à Washington sans encombre deux heures plus tard. Kate n’a pas fermé l’œil du trajet, à veiller sur son « frère ». La légende raconte que c’est cette vigilance-là qui aurait inspiré à Pinkerton la devise de son agence, We Never Sleep, nous ne dormons jamais.

Certains, après coup, mettront en doute la réalité du complot, et Lincoln essuiera des critiques pour avoir voyagé de nuit, déguisé, comme s’il avait sacrifié un peu de sa dignité à sa sécurité. C’est un débat qui n’a jamais été totalement tranché.

Sous d’autres noms

La guerre de Sécession éclate deux mois plus tard. Pinkerton met sur pied un service de renseignement militaire pour le général McClellan et emmène Kate, avec l’espion Timothy Webster, établir une base à Cincinnati. Elle y reprend son rôle de riche dame du Sud, infiltre les cercles mondains sécessionnistes, et se fait parfois passer pour l’épouse de Pinkerton lui-même, ce qui alimentera par la suite des rumeurs sur la nature exacte de leur relation. On lui connaît une bonne douzaine de variantes de son propre nom utilisées comme couvertures, Kate Warne, Kay Warren, Kittie Waren et ainsi de suite, comme si elle avait fini par perdre le compte de qui elle était censée être ce jour-là. Contrairement à Webster, démasqué et pendu à Richmond en 1862, elle traverse la guerre sans être jamais découverte.

mystère et mystère

la Kate Warne en soldat, vraie ou pas ?

Des images circulent ici et là, montrant une femme en uniforme de soldat de l’Union et présentée comme Kate Warne déguisée pendant la guerre. Le souci, c’est qu’on n’en trouve aucune trace dans les écrits de Pinkerton lui-même, pourtant plutôt bavard sur les couvertures de sa meilleure agente.

Ces images sentent le montage, ou la reprise de photos d’époque sans lien réel avec elle, et avec aussi peu de sources fiables sur cette partie précise de sa carrière, difficile de trancher franchement.

Ceci dit, y’a pas de raison de se priver pour autant. Pour une table de jeu, l’idée d’une agente capable d’endosser aussi bien la crinoline d’une dame du Sud que l’uniforme bleu d’un soldat de l’Union est une excellente base de scénario.

Rien n’empêche un MJ de s’en emparer librement, tant que tout le monde garde en tête qu’on quitte alors le terrain de l’histoire vérifiée pour entrer dans celui de la légende, ce qui, pour du jeu de rôle, n’a jamais posé de problème à personne.

La dernière affaire

Après 1865, Kate reste l’une des employées les plus proches de Pinkerton. Elle élucide le meurtre d’un guichetier de banque, George Gordon, tué d’un coup de marteau après le vol de plus de 130 000 dollars : sous le nom de Mrs Potter, elle se rapproche de la femme du suspect, Alexander Drysdale, et parvient à localiser l’argent caché. Pour une autre affaire, un certain Captain Sumner qui soupçonne sa propre sœur de tentative d’empoisonnement, elle se glisse dans la peau de Lucille, diseuse de bonne aventure, pour tirer les vers du nez des proches des suspects. Entre deux enquêtes, elle continue de diriger le bureau des détectives féminines.

En janvier 1868, une infection pulmonaire, sans doute une pneumonie, l’emporte en quelques semaines. Les antibiotiques n’existent pas encore. Elle meurt le 28 janvier, à 34 ou 35 ans, et rejoint la concession familiale des Pinkerton au cimetière de Graceland, à Chicago. Sur sa pierre tombale, son nom est mal orthographié, « Warn » au lieu de « Warne », et la cause du décès inscrite est une « congestion des poumons ». Pinkerton la comptera toujours parmi les cinq meilleurs détectives qu’il ait employés.

Ce qu’il en reste

On ne connaît toujours aucune photographie authentifiée de Kate Warne, ce qui est presque trop cohérent pour une femme qui a passé sa carrière à changer de visage. Une seule image revient partout, une aquarelle conservée au Chicago History Museum, reprise d’un article à l’autre au point de passer parfois pour une photo d’époque alors que ça n’en est pas une.

Des versions retouchées de cette même aquarelle circulent aussi en ligne, certaines visiblement redessinées pour accentuer une ressemblance avec Emily Blunt, sans doute portées par la couverture presse du film.

Les femmes ne seront officiellement admises dans les forces de police américaines qu’en 1891, à Chicago, avec des attributions restreintes. Pour la suite, les sources ne s’accordent pas sur une date unique : selon les histoires consultées, il faut attendre 1910, 1912 ou plus tard encore pour qu’une femme obtienne les pleins pouvoirs d’un officier ou le titre de détective à part entière, chaque service ayant procédé à son rythme. Kate, elle, dirigeait déjà un bureau entier de détectives des décennies plus tôt.

Son histoire a fini par ressortir dans la culture populaire : Martha MacIsaac l’a incarnée dans la série télévisée canadienne The Pinkertons, et un film consacré à sa vie a semble-t-il été en préparation du côté d’Amazon, avec Emily Blunt dans le rôle-titre et Jaume Collet-Serra à la réalisation, une sortie ayant même été un temps annoncée pour 2024. Il n’est en réalité jamais sorti, et aucune nouvelle information n’a filtré depuis. De quoi donner un visage, un jour peut-être, à quelqu’un qui a passé sa vie à en emprunter d’autres.

Kate Warne en série télé

The Pinkertons est une série canadienne diffusée à partir de janvier 2015, coproduite par Rosetta Media et Buffalo Gal Pictures, avec l’appui de Channel Zero. Elle a la particularité d’être officiellement adossée à l’agence Pinkerton elle-même, et se présente comme inspirée de vraies affaires tirées de ses archives des années 1860. Martha MacIsaac y campe Kate Warne aux côtés de William Pinkerton, le fils d’Allan, joué par Jacob Blair, tandis qu’Angus Macfadyen prête ses traits au fondateur de l’agence. La première saison compte 22 épisodes, un format procédural à l’américaine, une enquête par épisode, arrivé sur Netflix fin 2016.

Pour qui cherche une référence télé à montrer à sa table avant une campagne dans l’Ouest post-guerre de Sécession, c’est un bon point de départ, ne serait-ce que pour le ton : western classique, procédural, sans virer dans le grand spectacle. Ça donne une bonne idée du rythme à donner à une campagne façon Tecumah Gulch ou Chroniques Oubliées Western, affaire par affaire, plutôt qu’une intrigue tentaculaire sur quinze séances.

Pistes de jeu

Kate Warne coche toutes les cases d’un personnage jouable et son époque a l’avantage d’être couverte par plusieurs jeux, sans besoin d’inventer quoi que ce soit.

Tecumah Gulch tombe presque trop bien : le jeu situe son action à la toute fin des années 1860, juste après la guerre de Sécession et la guerre du Mexique, dans un western totalement non fantastique et respectueux de l’histoire réelle des Etats-Unis. Une enquêtrice formée dans l’esprit du bureau des détectives féminines de Pinkerton, chargée d’infiltrer une ville minière ou une bande de hors-la-loi sous une fausse identité, colle parfaitement à ce cadre bac à sable et à son système D6.

Chroniques Oubliées, dans sa déclinaison Contemporain, couvre une plage qui va de 1837 à 2100 et inclut un cadre western hérité de l’ancien Chroniques Oubliées West. De quoi transposer directement le schéma Adams Express ou Baltimore Plot dans une campagne d20 : un PJ agent d’une agence de détectives privés, chargé d’infiltrer un groupe suspect en se faisant passer pour quelqu’un d’autre, avec tout ce que ça implique de gestion de couverture et de confiance à gagner.

Down Darker Trails, supplément pour l’Appel de Cthulhu et compatible Pulp Cthulhu, situe l’Ouest américain entre les années 1870 et 1890, juste après la période où Kate Warne était active. Rien n’empêche d’imaginer que le bureau féminin qu’elle a fondé continue d’exister après sa mort, et que d’anciennes collègues ou recrues affrontent, sous couverture, des menaces qui dépassent largement le simple grand banditisme. Le côté maîtresse du déguisement colle très naturellement à l’archétype de l’investigateur pulp.

Château Falkenstein est par défaut situé en Europe en 1870, dans une fantasy steampunk de cour, mais le supplément Six-Guns and Sorcery étend l’univers à l’Amérique du Nord colonisée. Même sans y transposer directement Kate Warne, la structure du complot de Baltimore, infiltration sous alias, gain de confiance, protection rapprochée d’une figure politique lors d’un voyage à haut risque, est un excellent squelette de scénario pour ce jeu d’intrigues et d’espionnage victorien.

Dans tous les cas, l’essentiel tient en une phrase : Kate Warne n’a jamais eu besoin d’un pouvoir magique pour être redoutable. Juste d’un bon accent, d’une histoire bien préparée, et de la capacité à faire oublier à tout le monde qu’elle était en train de les observer.

[bonus] Kate Warne en version trauma Ouest Sauvage

Trauma, dans sa version Ouest Sauvage parue à l’origine dans Chroniques d’Outre Monde, reprend tel quel le système contemporain de Trauma, cru et sans concession, et le transpose dans l’Ouest d’après-guerre sans y ajouter la moindre once de fantastique. Le jeu garde ses blessures localisées et ses jets qui font mal, et ce réalisme appuyé colle bien à une figure comme Kate Warne.

Le système intègre une tendance psychologique, un trait pathologique qui peut ressurgir sous le stress : rien n’empêche d’y coller une légère paranoïa, largement justifiée chez une femme qui a passé des années à changer d’identité, à se méfier de la moindre confidence de trop et à dormir d’un œil pendant que tout le monde la croit endormie des deux.

Auteur/autrice

  • Ludmilla

    Ludmilla, Reine Sorcière du Coven… Qui aime beaucoup le cosplay, les séries tv, les bouquins, les artistes, les geekeries, le jeu de rôle (TTRPG), les Jeux de Rôle Grandeur Nature (GN, LARP), la culture LGBTQIA+, la Wicca , la SF et la Fantasy, et aussi le metal et l’Indus de temps en temps…



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Commentaires

2 réponses à « Kate Warne, la détective qu’on croirait sortie d’un roman »

  1. Avatar de Justin Busch

    Le nom Pinkerton est enseigné aux lycées américains quand on parle de la Guerre civile ; pourtant je n’ai jamais entendu parler de Kate Warne jusqu’au moment de lire ce billet !

    1. Avatar de scriiiptor

      Je me m’avancerai pas trop sur la raison de cet « oubli ». Je suis quand même allé vérifier, elle est sur le site officiel des Pinkerton comme la première femme détective à avoir été engagée (en 1856).

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