Il arrive parfois qu’une arme connaisse une longévité totalement disproportionnée par rapport à ses performances réelles. Le revolver d’ordonnance modèle 1873, dit Chamelot-Delvigne, en est l’exemple parfait : adopté après la défaite de 1870, il restera en service dans diverses administrations françaises jusque dans les années 1950, traversant deux guerres mondiales, les guerres coloniales et l’Indochine, sans jamais vraiment changer de nature.
Naissance d’un revolver de transition
La défaite de 1870 laisse l’armée française avec des armes de poing jugées obsolètes. Une commission d’étude est lancée dès 1871, et le concours de Versailles (1871-1872) met en concurrence plusieurs propositions : un revolver des établissements de Puteaux, le Lefaucheux modèle 1870 déjà adopté par la marine, le Galand de Guerre modèle 1872, et un revolver conçu par Jean Chamelot et Henri-Gustave Delvigne, fabriqué par Pirlot Frères en Belgique.
C’est ce dernier qui sort vainqueur des essais. Il est adopté le 12 février 1873 sous l’appellation de revolver d’officier d’infanterie modèle 1873, avant de devenir en octobre 1874 le revolver d’ordonnance modèle 1873. Avant son adoption définitive, l’arme est testée dans plusieurs corps de troupe entre 1871 et 1872 (gendarmerie, cuirassiers, dragons, chasseurs, artillerie), ce qui entraîne des demandes de modifications avant l’adoption officielle par la gendarmerie puis l’armée le 17 août 1874.

La Manufacture d’Armes de Saint-Étienne (MAS) produit l’arme à plus de 334 000 exemplaires entre 1873 et 1885, avec une utilisation qui se prolongera bien au-delà. Une version allégée, le modèle 1874, est destinée aux officiers : bronzage noir, barillet cannelé, dimensions et poids réduits, pour environ 37 200 exemplaires.
Une munition notoirement insuffisante
Le revolver MAS 1873-1874 tire une cartouche de 11 mm à poudre noire dont la faiblesse balistique est restée proverbiale. La version d’origine propulse une balle en plomb de 11,7 g à environ 130 m/s, pour une énergie initiale d’environ 98 joules, soit l’équivalent d’un calibre .25 ACP (6,35 mm Browning) moderne. Autant dire : un pouvoir d’arrêt militaire quasiment nul, dans une carcasse de plus d’un kilo.

En 1890, la cartouche est révisée. La nouvelle munition 1873-90, avec une balle pointue de 10,6 g et une charge de poudre légèrement augmentée, atteint environ 190 m/s pour une énergie d’environ 196 joules, comparable à un .32 ACP (7,65 mm Browning). Une amélioration réelle, mais qui reste très en deçà des standards de l’époque, qu’il s’agisse du .45 Colt, du .44 Russian ou, plus tard, du 9×19 mm Parabellum.
Il existe également des versions de marine, chambrées pour une munition spécifique de 12 mm plus puissante (notamment sur le modèle 1874 M, produit à seulement 1 316 exemplaires), avant un retour au calibre standard une fois les stocks épuisés.
La vraie force de l’arme : une robustesse à toute épreuve
Si la puissance de feu déçoit, la conception mécanique du Chamelot-Delvigne est en revanche remarquable. Une vis à oreilles sur la plaque de recouvrement gauche permet d’ouvrir la carcasse sans aucun outil, donnant accès à l’ensemble du mécanisme de platine pour nettoyage et remontage sur le terrain. Toutes les pièces sont numérotées. Contrairement aux pistolets automatiques du début du siècle, dont les tolérances mécaniques tolèrent mal la boue ou le sable, le mécanisme rustique du modèle 1873 encaisse la saleté des tranchées sans s’enrayer.
Cette fiabilité explique sa très longue carrière : distribué à l’armée de terre, la cavalerie, la marine, l’artillerie, la coloniale, la gendarmerie et la police nationale jusqu’en 1962, il équipe encore des unités de réserve en 1940, avant d’être employé « fort généreusement » par la Résistance.
Le revolver et l’imaginaire pop-culture

L’arme bénéficie aujourd’hui d’une aura disproportionnée par rapport à ses performances réelles, notamment via sa présence au cinéma. L’exemple le plus connu reste Rick O’Connell (Brendan Fraser) dans La Momie (1999), maniant deux Chamelot-Delvigne en akimbo dans un film situé en 1923, soit un net anachronisme d’efficacité : à cette date, l’arme est largement dépassée, et son impact visuel ne correspond en rien à sa réalité balistique.

On la retrouve également dans Un long dimanche de fiançailles, aux côtés du modèle 1892, ou encore dans la série Le Maître du Haut Château.

Pistes pour le jeu de rôle
Le décalage entre l’image et la réalité de cette arme constitue en soi un excellent ressort ludique, particulièrement dans des cadres comme L’Appel de Cthulhu, Achtung!Cthulhu ou Trauma.
Face à des adversaires humains, l’aspect massif et menaçant de l’arme peut justifier un bonus narratif aux tentatives d’intimidation : visuellement, elle impressionne. Face à des créatures du Mythe, en revanche, ses dégâts réels (proches d’une arme de petit calibre) peuvent créer une vraie tension : des joueurs habitués aux standards « cinéma » risquent de découvrir, au moment critique, que leurs balles ne font guère plus qu’irriter une goule ou un profond.
Sa robustesse, en revanche, peut être jouée sans réserve : il n’y a aucune raison narrative de faire échouer cette arme par enrayage, même dans les pires conditions. C’est l’arme increvable du soldat ou de l’aventurier qui n’a pas eu le choix de son équipement, mais qui peut compter sur elle jusqu’au bout.
le truc en plus
MJ, choisis ton camp
La suite est entre les mains du MJ. Deux options s’offrent à lui, et aucune n’est « la bonne ».
Option 1, la convention : « simple, logique, efficace ». Calibre 11 mm, donc on range l’arme dans la même catégorie que le Colt .45 ou le .44. Ça simplifie la vie, ça correspond à l’attente des joueurs biberonnés au cinéma, et personne ne viendra chercher des poux dans la balistique d’un revolver centenaire. On peut grincer des dents devant l’approximation, mais elle a le mérite de l’efficacité de table.
Option 2, le réalisme qui fait sourire : on assume les chiffres. ~98 joules pour la version d’origine, ~196 joules après 1890, soit grosso modo l’équivalent d’un .25 ACP, puis d’un .32 ACP. Autrement dit : à peine au-dessus d’un .22 Long Rifle. Et là, l’effet comique est garanti. Imaginez la scène : un PJ sort un revolver massif d’un kilo, impressionnant, menaçant… et tire avec à peu près l’efficacité d’une carabine de foire. Le contraste entre le geste et le résultat peut devenir un running gag de table, ou au contraire un vrai moment de tension quand les joueurs réalisent, trop tard, que leur « gros calibre » ne fera pas grand-chose face à ce qui les attend dans l’ombre.



Quelques exemples de mise en scène réaliste
Un PJ vide son barillet sur une porte verrouillée, certain de la faire exploser comme au cinéma : les six balles se contentent de cribler le bois sans même atteindre la serrure, qui tient bon. Un face-à-face avec un adversaire humain portant un manteau épais ou une simple veste matelassée peut voir la balle se loger sans provoquer de mise hors de combat immédiate, laissant l’adversaire furieux et toujours debout. Face à un profond, dont la chair épaisse et élastique absorbe l’impact, le projectile se loge sans perturber la créature, qui continue d’avancer comme si rien ne s’était passé. Face à une momie ou un mort-vivant desséché, c’est l’inverse : la balle traverse de part en part une carcasse friable sans rien endommager d’essentiel, simple trou supplémentaire dans une dépouille qui n’en a plus grand-chose à faire. Et dans une scène de tension pure, un personnage acculé peut vider son arme sur un poursuivant… qui continue d’avancer, à peine ralenti, pendant que le joueur recompte mentalement ses munitions et réalise qu’il n’a plus rien dans les mains qu’un morceau de métal d’un kilo.
Ici en exemple vous voyez ce que ça donne sur les différentes éditions de l’Appel de Cthulhu. Une fois qu’on a ça, on peut transposer à peu près dans tous les autres jeux.



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