Il arrive que certains films tournent longtemps dans l’ombre avant de trouver leur public. Spider Baby or, The Maddest Story Ever Told de Jack Hill fait partie de cette catégorie : tourné en douze jours en 1964 pour environ 65 000 dollars, il n’a été distribué en salles qu’en 1967, après trois ans de purgatoire juridique liés à la faillite de ses producteurs.
La sortie est passée presque inaperçue. Ce n’est que bien plus tard, avec la circulation des cassettes VHS, que le film a commencé à construire la réputation qu’il a aujourd’hui.
Ce qui se passe dans la maison Merrye
La famille Merrye est frappée par un syndrome qui porte leur nom : une dégénérescence héréditaire qui touche les individus à partir de dix ans, les faisant régresser mentalement sans limite connue, jusqu’à un comportement sauvage et cannibale. Leur père est mort. Leur protecteur est Bruno, l’ancien chauffeur de la famille, joué par Lon Chaney Jr., qui a juré de s’occuper des enfants coûte que coûte.

Ces enfants sont Virginia, obsédée par les araignées et habile avec les couteaux de cuisine, sa sœur Elizabeth, en apparence plus calme mais tout aussi imprévisible, et Ralph, leur frère aîné, dont la régression est la plus avancée. Sid Haig, qui joue Ralph, a préparé son personnage en observant des primates au zoo, puis des enfants dans des aires de jeu, construisant une sorte de combinaison des deux.

L’élément déclencheur : des cousins éloignés arrivent pour régler une affaire d’héritage, accompagnés de leur avocat. Leur préoccupation porte moins sur le bien-être des enfants que sur la possibilité de les faire interner pour récupérer la fortune familiale. Les jeux macabres peuvent commencer.

Ni vraiment effrayant, ni vraiment drôle : les deux à la fois
C’est là que Spider Baby surprend. Le film ne cherche pas à faire peur au sens classique du terme. Pas de frissons, peu de sursauts. Ce qu’il installe à la place, c’est quelque chose de plus difficile à nommer : un malaise souriant, une atmosphère où le lugubre et le grotesque cohabitent naturellement, où on rit sans être tout à fait sûr d’avoir le droit de le faire.

Le parallèle avec La Famille Addams s’impose immédiatement, et ce n’est pas un hasard : la série ABC diffuse sa première saison en 1964, l’année même du tournage du film. Les Merrye partagent avec les Addams cette même façon de vivre l’anormal comme une norme, d’ignorer avec bonne humeur ce qui horrifie leurs visiteurs. La différence, c’est que chez les Merrye, la violence est réelle. Quand Virginia joue à l’araignée, les « insectes » ne s’en remettent pas toujours.
Le générique annonce la couleur : Lon Chaney Jr. chante lui-même le thème du film sur des caricatures animées des personnages. C’est parodique, c’est infernal, c’est un boogie de foire qui dit d’emblée que ce film ne va pas se prendre au sérieux, et qu’il faut néanmoins s’y accrocher. La scène du repas, où les convives de passage dégustent poliment ce qu’ils croient être du lapin, illustre parfaitement l’équilibre du film : l’humour est là, et l’horreur aussi, et les deux ne s’annulent pas.

Jack Hill entrelace les registres avec un savoir-faire que peu de réalisateurs de série B de l’époque maîtrisaient. Il lorgne vers un certain classicisme, préférant le noir et blanc atmosphérique à la couleur sanguinolente de ses contemporains, l’évocation et la suggestion aux images explicites. Ce faisant, il signe un film qui ressemble uniquement à lui-même.
au casting
Jill Banner, l’araignée de Spider Baby
Quand elle tourne Spider Baby en 1964, Jill Banner n’a que dix-sept ans et pratiquement aucune expérience de cinéma. Cette absence de technique donne à Virginia Merrye une présence étrange, presque instinctive, entre enfance réelle et menace imprévisible.
Inquiète de la nature du film, elle cache même sa participation à ses proches pendant le tournage. Le projet lui-même semble incertain : bloqué plusieurs années après la faillite des producteurs, il pourrait ne jamais sortir en salles. Elle livre pourtant là son rôle le plus marquant.
Le film renverse aussi un cliché fréquent du fantastique de l’époque : ici, la jeune fille n’est pas la victime mais le prédateur. Virginia est « l’araignée », et les adultes deviennent les insectes pris dans sa toile.



Des années plus tard, le réalisateur Joe Dante évoquera encore son mystère à l’écran, affirmant qu’on ne peut pas détourner le regard d’elle dans le film. Sa trajectoire restera pourtant discrète : elle s’éloigne d’Hollywood dans les années 1970, avant de mourir prématurément en 1982 à trente-cinq ans.
Entre-temps, elle partage la vie de Marlon Brando pendant quelques années. Sa carrière reste pourtant discrète et brève. Avec le recul, c’est surtout son rôle de Virginia Merrye qui demeure. Une présence étrange, instable, immédiatement reconnaissable, dans un film qui n’a cessé de gagner en réputation après sa sortie.
Un film bricolé, mais pas n’importe comment
Jack Hill était un disciple de Roger Corman, et de son propre aveu, il passait la plupart du temps à avoir peur que quelqu’un découvre qu’il ne savait pas ce qu’il faisait. Ce n’est pas ce que donne à voir le résultat. La qualité de l’image est frappante, les décors de Ray Storey regorgent de détails, et les éclairages du chef opérateur Alfred Taylor participent à construire une ambiance cohérente malgré les contraintes.

Le film avait d’abord été intitulé Cannibal Orgy avant de passer par plusieurs autres titres (The Liver Eaters, Attack of the Liver Eaters) : le cinéma d’exploitation cherchait à survivre dans les drive-ins en jouant sur les titres aguicheurs. Le sous-titre final, The Maddest Story Ever Told, est une parodie délibérée de La Plus Grande Histoire jamais contée de George Stevens, qui entrait alors en production. Même dans son intitulé, le film revendique son registre décalé.

Lon Chaney Jr., en bout de course et au sommet
L’agent de Lon Chaney Jr. avait d’abord refusé le rôle : le cachet de 2 500 dollars proposé était en dessous de ce que l’ancien Wolfman pouvait encore exiger, même en fin de carrière. Il a finalement accepté, et c’est peut-être l’une des meilleures choses qui lui soit arrivée dans ces années-là.
Chaney est au cœur du film. Sa dévotion est peu reconnue, ses opinions ignorées, et sa performance émotionnellement chargée donne au film une profondeur que son budget ne laissait pas présager. Ses larmes, lors d’une scène intimiste avec les filles, doivent peut-être autant à son alcoolisme latent à l’époque du tournage qu’à l’émotion de la scène, mais le résultat reste saisissant. Le film joue également en creux sur la carrière de l’acteur : il y a des références discrètes au Wolfman et au canon Universal, mais ici Chaney doit combattre des forces extérieures plutôt que sa propre condition interne.

Bruno n’est pas un monstre. Il est épuisé. Il aime ces enfants incontrôlables et sait, depuis le début, comment tout cela va finir.
au casting
Lon Chaney Jr., dernier gardien des monstres classiques
Quand Lon Chaney Jr. accepte de jouer Bruno dans Spider Baby, il est déjà une légende du cinéma fantastique américain. Dans les années 1940, il a incarné le loup-garou, la momie, la créature de Frankenstein et même Dracula pour les studios Universal, devenant le seul acteur associé aux quatre grandes figures classiques du genre.
Au moment du tournage, pourtant, sa carrière est sur le déclin. Cantonné aux séries B et fragilisé par des problèmes de santé liés à l’alcool et au tabac, il accepte le rôle pour un cachet modeste. Cette situation donne au personnage de Bruno une dimension inattendue : celle d’un protecteur fatigué, presque mélancolique, qui tente de préserver un monde condamné à disparaître.



Dans Spider Baby, Chaney ne joue plus le monstre. Il devient celui qui veille sur eux. Cette inversion est essentielle : l’ancienne icône des créatures tragiques du cinéma classique incarne ici leur dernier témoin, et peut-être leur dernier défenseur.
Il chante même la chanson du générique d’ouverture, étrange comptine macabre qui annonce d’emblée le ton du film. Une façon discrète de rappeler qu’avant d’être culte, Spider Baby est aussi un film porté par une présence immense, venue d’un autre âge du fantastique.
Un film qui a changé beaucoup de choses sans le savoir
Spider Baby se situe clairement entre le Freaks de Tod Browning (1932) et les familles cannibales qui allaient dévorer les protagonistes de Massacre à la tronçonneuse (Tobe Hooper, 1974) ou La Colline a des yeux (Wes Craven, 1977). Il fait aussi écho à We Have Always Lived in the Castle de Shirley Jackson (1962), roman de frères et sœurs reclus et de cousins indésirables.

David Lynch a vraisemblablement vu ce film avant de devenir réalisateur. L’atmosphère de Blue Velvet, la logique cauchemardesque d’Eraserhead, portent quelque chose qui vient de là. Et Sid Haig, qui joue ici Ralph Merrye, retrouvera Rob Zombie quarante ans plus tard dans House of 1000 Corpses : la filiation est directe et assumée.

Le film a été restauré par l’Academy Film Archive en 2012 et édité en France par Wild Side Video. Il existe aujourd’hui dans plusieurs formats, et aucun spectateur amateur de cinéma de genre n’a vraiment d’excuse pour ne pas l’avoir vu.
Ce que le film peut inspirer en jeu de rôle sur table
Spider Baby offre une structure narrative immédiatement exploitable autour d’une table. La maison Merrye fonctionne comme un espace clos gouverné par ses propres règles, coupé du monde extérieur autant par la géographie que par la volonté de Bruno. Les joueurs peuvent y arriver comme les cousins du film : mandatés pour une affaire légale, curieux, condescendants ou bien intentionnés. Aucune de ces postures ne les prépare à ce qu’ils vont trouver.

Le syndrome de Merrye est un excellent modèle pour concevoir une malédiction familiale jouable : héréditaire, irréversible, progressive, avec des stades visibles et des comportements prévisibles une fois compris. Un meneur de jeu peut en faire un secret à découvrir autant qu’une menace à gérer. Le fait que les enfants ne soient pas foncièrement mauvais, qu’ils aient leur propre logique affective et leur propre code moral, rend les interactions bien plus intéressantes que si le film se contentait de les traiter comme des monstres ordinaires.


Bruno est un personnage de grande densité : gardien loyal d’un secret impossible, intermédiaire entre deux mondes, capable de violence par amour. Sa trajectoire, de la protection à l’aveu d’échec, peut nourrir des personnages non-joueurs de grande qualité dans des contextes très variés : horreur gothique, enquête contemporaine, campagne historique avec une grande maison familiale et ses secrets enterrés.
Et la question centrale du film, qui est véritablement monstrueux dans cette histoire, reste délibérément ouverte jusqu’au bout. C’est exactement le type d’ambiguïté morale qui rend une partie mémorable.


Laisser un commentaire