Voilà quelque temps qu’on cherche à revenir à Nephilim, et plus particulièrement à Nephilim Légendes. Quelques indices ont filtré ici ou , sans qu’on en dise trop.

Ce qu’on aime dans le jeu de rôle en général, c’est tout ce qui pousse à créer, à inventer, à adapter. Et Nephilim est à la fois génial pour ça et parfois horriblement frustrant. Génial, pour des raisons qu’on aura largement l’occasion de détailler. Frustrant parce que le jeu est maintenant ancien, avec un background dense et une quantité phénoménale de textes plus ou moins canoniques. Du coup, quand on a envie d’adapter quelque chose, il faut quand même vérifier, à travers les dizaines d’ouvrages de la gamme, qu’on ne marche pas sur une zone déjà balisée ailleurs.

Pour ce projet-ci, on se lance dans notre histoire locale, la Catalogne médiévale. Et à première vue, en dehors de quelques passages sur Ramon Lulle l’alchimiste, rien dans la gamme n’évoque les Almogavres, pas même l’époque de la Chute de Grenade qui s’y prêtait pourtant. Quartier libre, donc.

Mais ça ne va pas être simple pour autant. On a tellement de matière historique, tellement de choix possibles, que le vrai problème n’est pas de trouver des pistes. C’est de savoir lesquelles suivre.

Roger de Flor – Un aventurier méditerranéen entre histoire et jeu de rôle

repères biographiques

Un curriculum vitae encombrant

Roger de Flor naît vers 1267 à Brindisi, fils d’un fauconnier allemand au service de l’empereur Frédéric II de Hohenstaufen. Son père meurt à la bataille de Tagliacozzo en 1268, combattant pour la mauvaise cause. Les biens de la famille sont confisqués. La mère se retrouve sans ressources. Roger a huit ans quand un chevalier templier marseillais du nom de Vassall débarque dans le port et le prend sous son aile.

C’est le début d’une vie que même un romancier hésiterait à écrire, de peur qu’on ne le croie pas.

Roger intègre l’ordre du Temple comme sergent, grade inférieur à celui de chevalier, et participe à la défense de Saint-Jean-d’Acre en 1291. Il réussit à évacuer des centaines de chrétiens avant la chute de la ville et reçoit en récompense des biens considérables. C’est alors que les Templiers l’accusent d’avoir détourné une partie de leurs trésors pendant l’évacuation et l’expulsent de l’Ordre.

Ce qui s’est vraiment passé à Acre, on ne le sait pas. Ce qu’on sait, c’est que Roger ne se laisse pas abattre. Il bascule dans la guerre de course en Méditerranée orientale, se met au service du roi Frédéric II de Sicile vers 1299, multiplie les exploits militaires, mène un raid en Apulie, défend Messine contre Robert de Naples, et se retrouve nommé vice-amiral de la flotte sicilienne fin 1301.

Frédéric le place alors à la tête des compagnies d’Almogavres, ces mercenaires catalano-aragonais qui ont combattu toute leur vie dans les interstices de la Reconquista.

Roger organise cette troupe, lui donne une charte, un conseil de douze sages, un règlement strict sur le partage des prises.

Il en fait une machine de guerre cohérente : la Compagnie catalane.

Six mille hommes et une idée

En 1302, la paix de Caltabellotta met fin à la guerre entre Aragon et Anjou. Les mercenaires des deux camps se retrouvent sans emploi du jour au lendemain. Roger n’hésite pas longtemps. Il propose ses services à l’empereur byzantin Andronic II Paléologue, dont l’empire est rongé à l’est par les Turcs. Les conditions qu’il obtient sont extravagantes : pour lui, le titre de mégaduc et la main d’une nièce impériale, Marie Asanina. Pour ses troupes, une solde double, payable quatre mois à l’avance.

L’Empire byzantin sous Michel VIII en 1265.

Andronic accepte. Il est à ce point dans la détresse qu’il n’a guère le choix.

En septembre 1303, le corps expéditionnaire catalan débarque à Constantinople. Ils sont plus nombreux que prévu, avec femmes et enfants, environ six mille combattants. Quelques jours après l’arrivée, une rixe avec les Génois tourne au massacre. Andronic, prudemment, envoie les Catalans en Anatolie combattre les Turcs avant qu’ils ne causent d’autres dégâts en ville.

La campagne est spectaculaire. En quelques mois, la Compagnie repousse les Turcs d’Asie mineure, libère Philadelphie, Magnésie, Éphèse, pousse jusqu’aux Portes de Fer dans le Taurus cilicien et rapporte un butin colossal. Roger de Flor, désormais titré César de l’Empire par un Andronic de plus en plus inquiet de ses ambitions, se rend ensuite à Andrinople pour rendre visite au co-empereur Michel IX.

Michel l’accueille avec les honneurs le 24 avril 1305. Le 30 avril, Roger et la majeure partie de son escorte sont assassinés au cours d’un banquet, tués par les hommes de Gircon, chef des Alains au service de Michel.

C’est ainsi que finit Roger de Flor. Ce qui suit n’est plus son histoire, mais celle de la Compagnie catalane, qui va venger son chef avec une brutalité remarquable, piller la Thrace pendant deux ans, et finir par conquérir le duché d’Athènes qu’elle tiendra jusqu’en 1390.

Roger de Flor dans Nephilim : trop de portes, pas assez de clés

La tentation est forte. Un aventurier méditerranéen, ancien templier chassé de l’Ordre pour vol présumé, chef d’une compagnie de mercenaires organisée comme une société secrète, assassiné lors d’un banquet par des gens qui avaient tout intérêt à le voir disparaître… Roger de Flor coche beaucoup de cases. Mais c’est là que les ennuis commencent pour le MJ, parce qu’il y a au moins quatre façons radicalement différentes d’intégrer ce personnage dans une campagne, et elles sont toutes défendables.

Première hypothèse : Roger de Flor était un Nephilim

C’est la lecture la plus directe. Roger s’incarne dans le Simulacre d’un fils de fauconnier brindisien, construit une carrière militaire stupéfiante, accumule une notoriété qui commence à attirer des regards dangereux dans le monde occulte. Sa célébrité est précisément le problème : un Nephilim qui commande six mille hommes, reçoit le titre de César d’un empire millénaire et épouse une princesse impériale devient visible, trop visible. L’assassinat d’Andrinople plonge son Simulacre dans la mort et le Nephilim lui-même en Stase.

Depuis 1305, cette Stase est quelque part. Perdue peut-être dans le chaos de la vengeance catalane. Récupérée par des Templiers avant la dissolution de l’Ordre en 1312, glissée dans leurs archives secrètes avec d’autres trésors humains. Ou jalousement gardée par un Arcane majeur qui n’a aucune envie de voir ressurgir un Nephilim aussi imprévisible et aussi puissant.

Dans cette hypothèse, Roger de Flor n’est pas un personnage du passé. C’est une bombe à retardement que quelqu’un détient, que quelqu’un d’autre cherche, et que les joueurs peuvent se retrouver à pourchasser sans savoir exactement ce qu’ils trouveront si jamais ils mettent la main dessus.

Deuxième hypothèse : Roger de Flor était un agent humain d’un Arcane mineur

Les Rose-Croix ou les Templiers, selon les choix de la campagne. Dans ce cas, Roger n’est pas lui-même Nephilim, mais il sert, consciemment ou non, des intérêts occultes. Il est un pion de qualité exceptionnelle, capable d’organiser une compagnie de mercenaires en structure politique autonome, de négocier avec des empereurs, de construire un proto-État en territoire byzantin.

L’assassinat d’Andrinople devient alors le résultat d’un complot nephilim. Une faction qui refuse de voir un Arcane mineur humain acquérir autant d’influence géopolitique. Une autre qui voulait précisément se débarrasser de Roger avant qu’il ne devienne incontrôlable même pour ses commanditaires. Dans cette lecture, sa mort est un message adressé à d’autres acteurs occultes autant qu’une élimination pratique.

Troisième hypothèse : Roger de Flor était un humain à Ka-Soleil exceptionnel

Nephilim connaît des humains dont le Ka-Soleil est particulièrement développé, des êtres qui rayonnent d’une énergie que les Nephilim perçoivent et cherchent à capter ou à orienter.

Roger de Flor pourrait être de cette trempe. Un humain sur lequel plusieurs factions Nephilim ont des projets incompatibles. Les uns veulent l’utiliser pour consolider une présence en Méditerranée orientale, les autres pour accéder aux Nexus balkaniques ou grecs, d’autres encore pour récupérer ce qu’il a peut-être emporté d’Acre en 1291. L’assassinat d’Andrinople serait alors moins l’acte de Michel IX que l’aboutissement d’un complot nephilim : une faction a décidé qu’il valait mieux que Roger de Flor meure plutôt que de tomber dans les mains d’un concurrent. Ce qui n’a pas empêché les choses de mal tourner pour tout le monde, la vengeance catalane étant exactement le genre d’événement incontrôlable que personne n’avait prévu.

Et les gens autour de lui ?

L’assassinat de Roger de Flor ne clôt pas le dossier, il l’ouvre. Ce qui suit dans l’histoire visible est un enchaînement de destins brisés qui ressemble furieusement à un échiquier occulte en train de se disloquer.

Berenguer d’Entença prend le commandement après la mort de Roger, mène la vengeance catalane, est capturé par les Génois, libéré, revient à Gallipoli avec des renforts, et finit assassiné en 1307 par les hommes de son propre rival. Bernat de Rocafort, lui, tyrannise la Compagnie jusqu’à se faire haïr de ses propres troupes, change d’allégeance, est finalement livré pieds et poings liés à ses ennemis et meurt de faim dans les oubliettes du château d’Aversa en 1309. Ramon Muntaner, trésorier de la Compagnie et gouverneur de Gallipoli, est le seul à s’en sortir avec une vie longue et une chronique à écrire.

Ces trajectoires sont-elles celles de Nephilim, d’humains manipulés, de Selenim opportunistes profitant du chaos ? Difficile à trancher, et c’est peut-être l’intérêt.

Chacun de ces personnages peut recevoir une lecture occulte différente sans que les lectures se contredisent forcément. Rocafort, avec son ambition dévorante, son mépris des hiérarchies et sa fin sordide, évoque davantage un humain consumé par des forces qui le dépassent qu’un Nephilim en plein contrôle. Entença, grand soldat reconnu de tous, mort d’une jalousie de couloir, ressemble à quelqu’un dont on a voulu se débarrasser proprement.

La difficulté réelle : choisir ou ne pas choisir

Le MJ qui veut placer Roger de Flor dans une campagne Nephilim contemporaine se retrouve face à une décision structurelle avant même de penser aux scénarios. Est-ce qu’il choisit une hypothèse et construit sa campagne dessus ? Ou est-ce qu’il laisse les pistes ouvertes, distribuant des indices qui pointent dans plusieurs directions sans jamais trancher ?

Les deux approches produisent des types de jeu très différents. La première donne une vérité occulte claire à découvrir, une satisfaction narrative quand les joueurs comprennent enfin ce qui s’est passé à Andrinople. La seconde produit quelque chose de plus trouble, où même en fin de campagne on ne sait pas exactement ce qu’était Roger de Flor, où les joueurs ont peut-être reconstruit une histoire cohérente qui n’est pas la bonne.

L’époque de la Chute de Grenade, en 1492, offre un point de départ intéressant pour une campagne qui voudrait explorer ces questions depuis un angle méditerranéen.

Les Almogavres ont continué à opérer dans la péninsule ibérique tout au long du XVe siècle, et les Templiers se dissimulaient derrière l’ordre de Montesa. Un personnage ayant vécu les dernières années de Grenade, et tombant sur une trace de la Compagnie catalane ou d’un artefact ramené d’Anatolie deux siècles plus tôt, aurait de quoi remonter le fil.

Ce qui est certain, c’est qu’un personnage comme Roger de Flor ne peut pas être un détail de décor. Si on l’introduit dans une campagne Nephilim, il prend de la place. Le MJ ferait bien de décider avant de commencer combien il est prêt à lui en laisser.



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