On a tous et toutes un souvenir flou d’un après-midi pluvieux devant Rex, chien flic, ce berger allemand increvable qui résout des enquêtes à la place de flics souvent moins doués que lui. Ce qu’on avait sans doute moins remarqué, gamins, c’est à quel point cette série culte est une anomalie industrielle.
Un feuilleton qui change de héros humain sept fois, de ville trois fois, de langue deux fois, et qui continue pourtant, trente ans plus tard, à faire tourner des caméras à Vienne. On a eu envie de reprendre le dossier, moins pour la nostalgie que pour la bizarrerie du truc.
Une brigade qui perd un chien, puis le retrouve
Tout commence avec un attentat contre un agent du KGB. Une fusillade éclate entre la police et le tueur, un inspecteur nommé Michael y laisse la vie, mais son chien, Rex, survit.
Rex refuse de s’alimenter au chenil, s’échappe pour aller se recueillir sur la tombe de son maître, et c’est là que Richard Moser, commissaire fraîchement arrivé à la brigade criminelle de Vienne, le trouve et décide de le garder.
La série, créée par Peter Hajek et Peter Moser, démarre sur ORF le 10 novembre 1994 et tiendra jusqu’en 2004. En France, elle débarque dès le 16 juin 1997 sur France 2 puis sur France 3, avec un crochet par RTL9 ; au Québec à partir de 2001 sur Séries Plus, en Belgique sur RTL TVI dès 1995, en Suisse sur RTS Un. Elle deviendra, tous formats confondus, la série télévisée européenne la plus vendue au monde, et la deuxième toutes origines confondues, juste derrière Alerte à Malibu. Voilà pour l’ampleur du phénomène, avant même de parler de ce qui le rend franchement étrange.
Une valse de commissaires qu’aucun animal n’a jamais connue
Ce qui frappe, en reprenant la série avec un peu de recul, c’est le turnover. Sur 208 épisodes, dont 7 de 90 minutes et 201 de format court, le chien change cinq fois de propriétaire tout en restant, en apparence, toujours le même animal.

Richard Moser (Tobias Moretti) ouvre le bal sur quatre saisons et 45 épisodes, un record que personne ne battra. La relation entre les deux personnages est la plus rugueuse de la série : de la tendresse, oui, mais aussi un maître qui hurle sur son chien dans un épisode, peu patient avec ses bêtises. Moretti, dont le vrai nom est Tobias Bloeb (Moretti est le nom de jeune fille de sa mère), quittera la série pour se consacrer au théâtre et à la mise en scène d’opéra. Son personnage meurt abattu par un psychopathe.

À ses côtés, l’inspecteur Stockinger (Karl Markovics, oscarisé bien plus tard pour Les Faussaires) a peur des chiens pendant deux saisons avant de partir pour Salzbourg suivre sa femme, au bout de 29 épisodes.

Alexander Brandtner (Gedeon Burkhard) prend la suite pour trois saisons, 44 épisodes. Son personnage a lui-même perdu un chien, Arko, mort dans une explosion qui lui a aussi coûté une partie de l’audition, ce qui explique pourquoi il ne hausse jamais le ton sur Rex. C’est la période la plus portée sur les gags : dans un épisode resté célèbre, Rex allume la télévision et tombe sur un programme qui n’était visiblement pas pensé pour un public canin, sans se départir de sa barre de chocolat. Le départ de Brandtner est officiellement présenté comme inexpliqué1.

Mark Hoffmann et Niki Herzog (Alexander Pschill et Elke Winkens) inaugurent, pour trois saisons, le premier duo mixte de la série et la première maîtresse de Rex. Le ton se fait plus sensuel, avec une nudité assumée à l’écran, alors que Hoffmann découvre que sa petite amie secrète est en réalité sa subordonnée. Là encore, le départ est annoncé comme inexpliqué, et là encore, la même source fan évoque un scénario jamais bouclé, « La mort d’Hoffmann », tourné à moitié, dans lequel le commissaire mourait d’un tir de fusil à pompe lors d’un trafic d’organes qui tournait mal. Même réserve que plus haut sur la fiabilité de cette information.

La série change alors de paysage (et de pays) : Rome. Lorenzo Fabbri (Kaspar Capparoni) hérite du chien pour quatre saisons, une relation à nouveau marquée par l’alternance de complicité et de brutalité, échos de celle avec Moser. Son sort est identique : il meurt, en fiction, dans l’explosion d’une voiture piégée.

Davide Rivera (Ettore Bassi), personnage le plus singulier du lot, mâchonne du réglisse en permanence pour réfléchir, lit beaucoup, et affiche une autorité en apparence sèche mais en réalité pleine de second degré.

Puis Marco Terzani (Francesco Arca) clôt la série sur trois saisons, le maître le plus détendu avec l’animal. Les deux dernières saisons prennent un tournant plus sombre : Terzani et Monterosso sont mutés dans un autre commissariat, où ils retrouvent une nouvelle équipe autour de Carlo Papini, ex-policier devenu psychologue et criminologue, en fauteuil roulant, et de l’informaticienne Laura Malforti. La Rai arrête la série après cette huitième saison, en 2015, sans produire de suite.
Le chien, lui, ne change presque jamais
Officiellement, cinq chiens-acteurs se sont succédé pour incarner Rex2 sur l’ensemble de la franchise : deux pour la période viennoise, trois pour la période romaine. Selon la fiche française de la série, il s’agit de Santo vom Haus Zieglmayer (saisons 1 à 4), Rhett Butler (saisons 5 à 10), puis Henry, Nick et Aki pour Rome.

Ce qui est acquis, en tout cas, c’est le personnage : fils d’un chien nommé Arthus, dressé une première fois par un enfant, Benny, dans le téléfilm Rex : les jeunes années, volé étant chiot par des malfaiteurs avant de rejoindre la police.

Rex vit chez Moser au 18 Marokkanergasse, dans le troisième arrondissement de Vienne, puis dans le Grüngürtel viennois à partir de la saison 2, et voue un amour constant aux Wurstsemmel, ces petits pains à la saucisse qui reviennent en gag chez presque tous ses maîtres. Petite curiosité pour public geek : en 1999, le biologiste Jean-Nicolas Volff a baptisé « éléments Rex » une famille d’éléments génétiques transposables découverts chez les poissons, en hommage direct à la série alors au sommet de sa popularité.
Une diffusion à s’y perdre
C’est peut-être là que la série révèle le mieux son étrangeté : le nombre de pays qui l’ont adaptée, doublée ou carrément réécrite. On trouve des versions locales sous des dizaines de titres, du polonais Komisarz Rex au turc Komiser Reks, en passant par le russe Комиссар Рекс, le suédois Kommissarie Rex, le vietnamien Rex, chú chó thám tử ou l’anglais Inspector Rex. Certains pays sont allés plus loin qu’un simple doublage : la Pologne a produit son propre Komisarz Alex, situé à Łódź, depuis 2012 ; la Lettonie son Inspektors Grauds dès 2002 ; la Russie Le Retour de Moukhtar, diffusée de 2004 à 2019 ; le Portugal son Inspetor Max ; la Lituanie et la Slovaquie ont aussi eu droit à leur remake local.
Et puis il y a le Canada, avec Hudson et Rex depuis 2019, dont on ne va pas trop parler ici puisqu’il mériterait un article à part. On note juste que ça existe, que le chien qui y joue Rex, Diesel vom Burgimwald, est un lointain cousin du tout premier chien viennois, et que la série continue après le décès de Diesel en 2024, remplacé par ses neveux.

Cerise sur le gâteau : en 2025, ORF a annoncé le retour de la franchise à Vienne, sous le titre Rex – Vienna Calling, six épisodes de 90 minutes diffusés entre avril et mai 2026, avec un nouveau commissaire, Max Steiner, et le retour de Peter Höllerer à la tête de la police viennoise, plus de trente ans après le premier épisode. On signale au passage, pour les curieux qui aiment les apparitions surprises, que Christoph Waltz jouait un personnage nommé Martin Wolf dans l’épisode Les Poupées (saison 3), bien avant ses deux Oscars.
Ce qu’on peut en tirer à table
On pourrait se dire qu’une série qui part dans tous les sens, change de héros comme de chemise et enchaîne les trafics d’organes, les prises d’otages et les cadavres dans des poubelles n’a rien d’un matériau rôliste sérieux. C’est tout l’inverse. Justement parce que les intrigues sont éclatées et les lieux constamment renouvelés, il y a toujours un fil à tirer. Vienne et Rome sont deux capitales immenses, denses, pleines de quartiers, d’institutions et d’histoires à exploiter, largement de quoi nourrir une campagne d’enquête contemporaine. Trauma, le jeu de rôle contemporain ou Chroniques Oubliées Contemporain s’y prêtent naturellement, tout comme un système à la GUMSHOE pour qui préfère une mécanique orientée sur la collecte d’indices. Il suffit de reprendre une trame vue dans la série (le réseau de trafic d’organes de l’ère Hoffmann, la voiture piégée de l’ère Fabbri, l’enfant enlevé du tout premier épisode) et de la transposer à sa table, avec ou sans chien PJ.
Et puis il y a une autre piste, plus décalée, du côté de Mega 5e Paradigme. Le principe du jeu repose sur des Megas, membres de la Guilde des Messagers Galactiques, qui voyagent entre Terres parallèles par tétraèdre pour intervenir discrètement. Rien n’empêche d’imaginer une Terre parallèle où une brigade criminelle viennoise travaille main dans la patte avec un chien policier aux capacités franchement anormales, bien au-delà de ce qu’un berger allemand devrait savoir faire.
Les PJ, débarqués là pour une tout autre mission, pourraient croiser ce duo par hasard, se demander si le chien n’est pas justement le signe d’une anomalie que l’Assemblée Galactique devrait surveiller, ou tout simplement profiter d’un scénario plus léger, dans l’esprit feel-good que revendique le jeu. Une idée à creuser, pas un scénario prêt à l’emploi : on la pose ici comme une piste, à charge pour chacun de la développer selon son propre canon de table.

Reste qu’on a du mal à trancher sur la nature exacte de cette série : accident industriel qui a duré trente ans, ou vraie curiosité culturelle qui mérite d’être regardée sérieusement. Les deux, sans doute. Le chien, lui, n’a jamais cessé de retrouver le bon coupable, quelle que soit la ville, la langue ou l’acteur en face de lui.
- NDLR : une source non officielle, un blog de fans ayant reçu des documents attribués à France 3 et à un site polonais, évoque un épisode de 90 minutes jamais diffusé, « Abschiede zu Brandtner », où le commissaire mourait en désamorçant une bombe. Gedeon Burkhard aurait refusé de le tourner. On ne peut pas garantir la fiabilité de cette source, mais elle mérite d’être mentionnée comme piste, pas comme fait établi. ↩︎
- NDLR : un autre site, plus ancien, attribue au premier chien un nom différent, Reginald von Ravenhorst, né en 1991 à Ingolstadt, remplacé en 1999 par Rhett Butler. Il est possible que ce nom corresponde en réalité à celui du personnage dans la fiction plutôt qu’à l’état civil du chien lui-même, la source allemande de la série présentant justement « Rex » comme le diminutif de « Reginald von Ravenhorst ». On préfère signaler la contradiction plutôt que de trancher sans certitude. ↩︎


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