Chronique d’un magazine pulp pas si anodin

On parle souvent ici du pulp. On dit que c’est fun, généreux, inventif. On dit aussi que c’est daté, parfois très gênant, souvent très chargé idéologiquement. Mais on le fait le plus souvent de loin, par ricochet, en parlant d’auteurs, de récits, d’imaginaires, plus que des objets eux-mêmes (mais on en a causé un peu quand même).

Du coup, on s’est dit qu’il était temps de chroniquer les magazines pulps, en tant que tels.
Pas tous. Pas de manière systématique. Juste en prendre un, l’ouvrir, le lire page après page, et voir ce qu’il raconte vraiment.

On en a pris un au hasard. Un Famous Fantastic Mysteries, daté de juin 1953.

Famous Fantastic Mysteries, juin 1953

Sans le savoir, on venait de tomber sur le dernier numéro du magazine.


Famous Fantastic Mysteries, c’était quoi exactement ?

Famous Fantastic Mysteries est un magazine pulp américain consacré à la science-fiction, au fantastique et à l’étrange, publié de 1939 à 1953. Il est dirigé pendant toute sa durée de vie par Mary Gnaedinger1, une figure majeure mais longtemps sous-estimée de l’édition pulp.

Famous Fantastic Mysteries, juin 1953

À l’origine, le projet est simple : rééditer des récits déjà publiés, souvent devenus difficiles à trouver, parus dans des magazines comme Argosy. Très vite, le succès est au rendez-vous. Le magazine devient une référence pour qui veut (re)découvrir des textes de fantasy et de science-fiction considérés comme des classiques.

Au fil des années, la ligne évolue : rééditions de romans et de novellas, parfois des textes abrégés, parfois des œuvres venues du champ littéraire plus “noble”, et plus tard, quelques nouvelles originales.

En 1953, le pulp est en fin de course. Les formats changent, les ventes baissent, les magazines disparaissent les uns après les autres. Famous Fantastic Mysteries s’arrête à son tour avec ce numéro de juin 1953, sans véritable annonce tonitruante. Fin de série, presque discrète.


Un sommaire qui interpelle immédiatement

Le sommaire de ce dernier numéro est, rétrospectivement, assez frappant :

  • Anthem, d’Ayn Rand2
  • La Métamorphose, de Franz Kafka
  • Worms of the Earth3, de Robert E. Howard
  • des nouvelles de Ray Bradbury, Henry Hasse, Benjamin Ferris, Arthur Dekker Savage

Le tout vendu 25 cents, avec une couverture très pulp : corps héroïque, chaînes brisées, énergie quasi mythologique. Ce n’est pas un numéro thématique. Ce n’est pas un manifeste. C’est un empilement de textes venus d’horizons très différents.

Et c’est précisément là que les choses deviennent intéressantes.


Ayn Rand dans un magazine pulp, déjà, c’est étrange

Voir Anthem d’Ayn Rand en ouverture du numéro surprend immédiatement.

Famous Fantastic Mysteries, juin 1953

Non pas parce que le texte serait obscur ou marginal, mais parce que Rand n’est pas une autrice pulp. Anthem est une dystopie courte, écrite en 1937, pensée comme un texte idéologique très affirmé, presque programmatique.

Dans Famous Fantastic Mysteries, le récit est présenté comme une “fantaisie du futur”. Ce n’est pas faux sur la forme. Mais le décalage est réel. Anthem (Hymne en vf) n’est pas un récit ouvert à l’interprétation. C’est un texte à thèse, qui oppose un collectivisme totalitaire volontairement caricatural à une exaltation de l’individu solitaire, créateur, libéré de toute obligation envers les autres.

Au milieu de récits d’aventure, de fantastique ou d’horreur, Anthem fait figure d’objet à part.
Il ne dialogue pas vraiment avec le reste du sommaire. Il impose son cadre, sa logique, sa vision du monde.

C’est un texte intéressant, mais aussi problématique. Il mériterait clairement une analyse plus longue, plus approfondie. On y reviendra.


Kafka dans Famous Fantastic Mysteries, c’est encore plus inattendu

Juste après Rand, le magazine enchaîne avec La Métamorphose de Franz Kafka. Et là, le contraste est frappant. Et encore une fois La Métamorphose n’est pas un texte pulp ! Ce n’est même pas vraiment un texte de fantasy, si on entend par là un genre codifié. C’est un récit littéraire majeur, publié en 1915, et l’un des textes les plus commentés du XXe siècle.

Famous Fantastic Mysteries, juin 1953

Il a donné lieu à une multitude d’interprétations : récit de l’aliénation par le travail, métaphore de la maladie et du corps devenu indésirable , fable sur l’exclusion familiale, réflexion existentielle, critique sociale… ou tout cela à la fois.

Kafka ne propose aucune clé unique. Il n’explique rien. Il ne conclut pas. C’est l’exact opposé d’un texte à message clair.

Trouver La Métamorphose dans un magazine pulp de 1953 n’est pas absurde historiquement, le texte circule déjà largement. Mais le choc avec le reste du sommaire est réel, surtout placée juste après Anthem.


Howard, Bradbury, et le reste

Famous Fantastic Mysteries, juin 1953

Le reste du numéro correspond davantage à ce qu’on attend de Famous Fantastic Mysteries.

Robert E. Howard apporte une fantasy sombre, archaïsante, violente. Bradbury et Hasse proposent une science-fiction courte, efficace, émotionnelle. Les autres nouvelles remplissent leur rôle, sans surprise majeure.

Ce sont des récits pensés pour être lus vite, pour frapper, pour divertir. Ils ne cherchent pas à poser une morale universelle. Et c’est justement cette cohabitation qui rend le numéro intéressant.


Un dernier numéro fait de collisions, pas de cohérence

Ce Famous Fantastic Mysteries de juin 1953 n’est pas cohérent idéologiquement. Et ce n’est pas un défaut. Il juxtapose : un texte idéologique fermé, un texte littéraire ouvert à de multiples lectures, des récits pulp classiques…

Le magazine ne tranche pas. Il ne hiérarchise pas vraiment. Au final, ce dernier numéro parle moins du pulp comme genre que de ce que ces magazines faisaient vraiment : juxtaposer des textes, des idées et des visions du monde qui n’étaient pas faites pour aller ensemble.

C’est précisément pour ça que ça vaut la peine de les relire aujourd’hui. Pas pour les idéaliser. Pas pour les condamner en bloc. Mais pour comprendre ce qui circulait, ce qui cohabitait, ce qui se télescopait.

Et parfois, le hasard fait bien les choses.

  1. Mary Gnaedinger (1897–1976) est l’éditrice historique de Famous Fantastic Mysteries, qu’elle dirige de sa création en 1939 jusqu’à son dernier numéro en juin 1953. Figure centrale mais longtemps sous-estimée de l’édition pulp, elle joue un rôle majeur dans la redécouverte et la diffusion de nombreux classiques de la fantasy et de la science-fiction, en misant largement sur les rééditions demandées par les lecteurs. Elle est souvent considérée comme la première femme à avoir dirigé durablement un magazine de science-fiction. ↩︎
  2. Ayn Rand (1905–1982) est une romancière et essayiste américaine, née en Russie, connue pour ses fictions à forte portée idéologique (Anthem, The Fountainhead, Atlas Shrugged). Elle développe une philosophie qu’elle nomme l’objectivisme, fondée sur la primauté de l’individu, la valorisation de l’égoïsme rationnel et le rejet de l’altruisme et des formes de solidarité contraintes. Ses textes ont eu une influence durable, notamment dans les milieux libertariens et certains courants du capitalisme américain, tout en restant très controversés. ↩︎
  3. Avec Bran Mak Morn, héros de plusieurs nouvelles, c’est le dernier roi picte qui affronte l’Empire romain aux premiers siècles de notre ère ↩︎


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Commentaires

Une réponse à “Famous Fantastic Mysteries, juin 1953”

  1. Avatar de Justin Busch

    C’est très commun pour les hommes américains d’avoir une « phase randienne » à la fin des années ado, moi compris. J’ai lu Anthem à l’époque, ainsi que The Fountainhead. Ce dernier est pénible, avec un message á la fin que si on fait le moindre changement au travail d’un autre, ce dernier a le droit de le détruire. C’est assez bête. Mais Anthem, je l’aimais et ça n’a pas changé. Kurt Vommegut a exploré la même idée avec sa nouvelle Harrison Bergeron, et Anthem a aussi inspiré plusieurs chansons de mon groupe préféré en anglais, Rush.