Frontières. En géographie politique, ligne imaginaire entre deux nations, séparant les droits imaginaires de l’une des droits imaginaires de l’autre.

Ambrose Bierce, c’est un de ces auteurs qui donnent l’impression d’avoir écrit avec une lame de rasoir plutôt qu’avec une plume.
On pense tout de suite à « Ce qui se passa sur le pont d’Owl Creek », évidemment. Ce texte est un chef-d’œuvre de cruauté narrative. Une exécution, quelques secondes d’agonie, et toute une vie rêvée qui se déploie entre deux battements de cœur. Bierce y joue avec le temps, la perception, l’espoir, puis il referme le piège d’un coup sec. Pas de morale consolante, pas de lumière au bout du tunnel. Juste la vérité nue, brutale. La mort gagne. Et elle gagne proprement.
Mais réduire Bierce à Owl Creek serait injuste.
C’est aussi l’auteur du Dictionnaire du Diable, un recueil de définitions venimeuses, drôles et terriblement lucides. Chez lui, l’humour est une arme. Il démonte la morale, le patriotisme, la religion, l’amour, la guerre, avec une ironie glacée.
Pas pour faire le malin, mais parce qu’il ne croit plus vraiment aux belles fictions sociales. Ancien soldat de la guerre de Sécession, il a vu de près la boucherie industrielle avant l’heure. Ça laisse des traces.

Ses nouvelles fantastiques et horrifiques sont tout aussi marquantes. Fantômes, malédictions, perceptions trompeuses, folie ordinaire. Toujours cette même sensation que la réalité est instable, que le cerveau nous ment, que la mort n’est jamais loin, qu’elle observe calmement. Bierce n’est pas dans l’horreur spectaculaire. Il est dans l’horreur logique. Si on pousse un raisonnement jusqu’au bout, voilà ce qu’on obtient.


Et puis il y a sa propre disparition, en 1913, partie intégrante du mythe. Il part au Mexique, en pleine révolution, et on ne le revoit jamais.
Dernière phrase connue, adressée à une amie : « As to me, I leave here tomorrow for an unknown destination.1 »
On dirait la chute d’une de ses nouvelles.

Pour le jeu de rôle, Bierce est une mine
Le temps subjectif. Les morts qui ne savent pas encore qu’ils le sont. Les illusions de survie. Les narrateurs non fiables. Les situations où l’on croit avoir gagné, alors que tout est déjà fini. Des scénarios entiers peuvent tenir sur ce modèle, avec une révélation finale qui recontextualise tout.
Bierce, c’est le pessimisme sans pose, le fantastique sans effets, le cynisme sans posture. Un regard d’une lucidité presque inhumaine, et pourtant profondément marqué par l’expérience humaine la plus violente : la guerre, la peur, l’attente, la fin.
Un auteur qu’on ne lit pas pour se rassurer, mais pour se souvenir que la fiction peut être aussi mortelle et cinglante qu’une balle, et aussi silencieuse qu’une corde qui se tend.
- « En ce qui me concerne, je pars d’ici demain pour une destination inconnue. » ↩︎

Commentaires
5 réponses à “Ambrose Bierce (1842 – 1914 ou 1913 peut-être)”
Je suis grand fan ! C’est l’histoire de Bierce « Un habitant de Carcosa » qui a inspiré mon livre préféré d’horreur, Le Roi en jaune.
Et pour nous c’est le Pont de Owl Creek qui a inspiré un de nos JDR maison.
Un auteur génial
J’adore les romans d’Horreur et les auteurs de la guerre de Sécession me fascinent. Je vais jeter un oeil sur vinted pour une dégoter un bien de cet auteur. Merci!
J’adore le Dictionnaire du Diable. J’y ai puisé inspiration et réconfort (oui oui) de nombreuses fois. Je ne savais pas qu’il était disparu mystérieusement.
Et oui, cela rajoute encore plus de mystère sur cet auteur. Sa dernière ironie.
Le film « Une nuit en enfer 3 : La Fille du bourreau » est une version très libre de la fin de la vie de Bierce. Le film est pas top, dommage parce que Bierce mérite vraiment un beau film.