Lovecraft, la peur de l’Autre et le retour du mythe contre son créateur

Lovecraft était profondément raciste, et son imaginaire en porte la trace. Pourtant, l’horreur cosmique qu’il a créée permet aujourd’hui de penser la domination, l’écrasement et l’indifférence des puissances impériales. En littérature comme en jeu de rôle, son mythe peut être retourné, réapproprié et politisé par celles et ceux qu’il excluait.

Alors, on a beau aimé la fiction de Lovecraft, et même quelque part lui trouver des qualités indéniables de génie littéraire. On a même un auteur sur scriiipt qui semble être une réincarnation possible de HPL d’après ce qu’il nous dit. Pour autant, on est pas complétement aveugles ni débiles (même si oui des fois, on est un peu cons-cons sur les bords).

Il faut commencer par le dire sans détour, sans précaution oratoire inutile. Howard Phillips Lovecraft était profondément raciste. Pas simplement “marqué par son époque”, pas vaguement pétri de préjugés ordinaires, mais engagé intellectuellement dans une vision hiérarchique des races, obsédé par la pureté anglo-saxonne (cf : WASP), convaincu de la décadence que représentaient, à ses yeux, le métissage, l’immigration, la modernité urbaine. Sa correspondance est explicite, répétitive, argumentée. Ses lettres parlent de “sous-hommes”, de “races inférieures”, d’eugénisme, de ségrégation souhaitable. Il admire un temps les idéologies autoritaires européennes. Il voit dans la démocratie un affaiblissement, dans l’égalité une illusion dangereuse. Ce n’est pas un accident biographique, c’est une vision du monde structurée.

Les travaux de S.T. Joshi, les analyses de Critikat, l’article de Maurice Lévy dès 1970 dans Caliban, ou encore l’essai de Houellebecq (H. P. Lovecraft. Contre le monde, contre la vie), malgré ses angles morts, convergent sur un point : chez Lovecraft, le racisme n’est pas un simple décor. Il est un moteur esthétique. Une source d’angoisse, de rejet, de dégoût, qui irrigue directement l’imaginaire.

Il suffit de relire The Horror at Red Hook, The Call of Cthulhu, The Shadow over Innsmouth, ou même des passages de Herbert West–Reanimator, pour voir comment l’altérité est systématiquement animalisée, monstrifiée, ramenée à une menace biologique. Les cultes sont “métis”, les foules sont “hybrides”, les corps sont décrits en termes simiesques, visqueux, dégénérés. La peur cosmique se nourrit d’une peur très terrestre : celle de la perte de domination blanche. D’ailleurs, c’est parfois hyper compliqué de lire certains textes de Lovecraft sans se sentir soi-même insulté ou offensé.

Et pourtant

Ce même homme, animé par une angoisse réactionnaire, a inventé une des machines symboliques les plus puissantes du XXe siècle. Une mythologie où l’humanité n’est rien, où des forces immenses, anciennes, indifférentes, écrasent les individus, les civilisations, les espèces entières, sans même reconnaître leur valeur morale. Des entités qui gouvernent sans dialogue, sans compassion, sans contrat. Des puissances qui ne voient dans les humains que de la matière, de la ressource, des cobayes, des parasites, des jouets.

Autrement dit : « des empires »

L’horreur cosmique, structurellement, raconte ce que c’est que d’être confronté à une domination absolue. Une domination qui ne se justifie même plus. Qui n’a pas besoin d’idéologie explicite, parce qu’elle se pense naturelle, cosmique, inscrite dans l’ordre des choses. Cthulhu ne déteste pas l’humanité. Azathoth ne la hait pas. Yog-Sothoth ne la juge pas. Ils l’ignorent. Et c’est précisément cela qui est terrifiant.

Ce point est essentiel. Le colonialisme, l’esclavage, l’impérialisme industriel, le capitalisme prédateur, le fascisme, fonctionnent rarement comme des haines individuelles. Ils fonctionnent comme des systèmes. Des machines. Des logiques froides qui broient, déplacent, exploitent, éliminent, sans affect, sans remords, sans même toujours formuler leur violence en termes moraux. La déshumanisation y est administrative, structurelle, banale.

De ce point de vue, les Grands Anciens sont des métaphores presque trop parfaites.

Lovecraft, depuis sa position de dominant paniqué, y projetait la peur de l’invasion, du mélange, de la perte de contrôle. Mais la forme qu’il a donnée à cette peur est réversible. Elle peut être lue, retournée, appropriée par celles et ceux qui ont, historiquement, vécu non pas la crainte de l’effondrement, mais l’expérience concrète d’être écrasés par des puissances qui se croyaient légitimes à tout.

Qui mieux qu’un peuple colonisé peut comprendre ce que signifie être confronté à une force qui ne te reconnaît pas comme sujet ? Qui mieux qu’un Afro-Américain, qu’un Amérindien, qu’une personne issue de l’esclavage, de la ségrégation, de la dépossession, peut ressentir ce que c’est que d’être traité comme quantité négligeable dans un ordre du monde qui te dépasse et te nie ?

Ce n’est pas un hasard si, depuis plusieurs décennies, l’univers lovecraftien est réinvesti par des auteur·ices racisé·es, queer, anticoloniaux. Victor LaValle, dans The Ballad of Black Tom, retourne frontalement The Horror at Red Hook pour montrer le racisme policier, la violence sociale, et faire du “monstre” non pas l’Autre exotique, mais la ville blanche qui écrase. N.K. Jemisin, dans The City We Became, transforme les entités cosmiques en figures de la gentrification, de l’effacement culturel, de la prédation capitaliste. Ruthanna Emrys1 réhabilite les “Profonds” comme peuple persécuté, survivant d’un génocide, porteur d’une mémoire que les humains ont tenté d’effacer.

Ces œuvres ne nient pas le racisme de Lovecraft. Elles ne le blanchissent pas. Elles ne le “sauvent” pas. Elles s’en servent comme d’un matériau toxique à retraiter, comme on récupère un métal contaminé pour en forger une autre arme.

C’est là que le paradoxe devient politiquement intéressant.

Lovecraft écrivait depuis la peur de perdre une position de domination. Son imaginaire permet aujourd’hui de penser ce que c’est que vivre sous la domination. Lui voyait dans l’altérité une menace biologique. D’autres y lisent désormais la figure de systèmes inhumains, de structures qui écrasent les corps, les cultures, les histoires.

Lui redoutait le métissage comme décadence. D’autres y voient la peur panique de l’ordre colonial face à ce qu’il ne peut pas contrôler.

Lui rêvait d’un monde hiérarchisé, figé, purifié. Son univers décrit un cosmos où toute hiérarchie humaine est balayée, où les empires sont des poussières, où les dieux eux-mêmes sont des tyrans aveugles.

Ce retournement n’est pas une pirouette critique. Il est inscrit dans la logique même de l’horreur cosmique. Car une fois que l’on a admis que l’humanité n’est pas le centre du monde, que la morale n’est pas universelle, que la puissance ne se justifie pas, il devient impossible de ne pas voir dans les Grands Anciens une image grossie de nos propres monstres historiques.

Les compagnies coloniales, les États impériaux, les systèmes esclavagistes, les régimes fascistes, les complexes militaro-industriels, les marchés financiers globaux, tous partagent ce trait : ils fonctionnent à une échelle qui écrase l’individu, qui le rend insignifiant, interchangeable, sacrifiable. Ils produisent du non-humain. De la chair administrative. De la statistique. De la ressource.

Cthulhu n’est pas qu’un tentacule et une idole cyclopéenne. C’est une logique de monde où la vie n’a pas de valeur intrinsèque.

Et c’est peut-être pour cela que Lovecraft reste si actuel, malgré, et en partie à cause, de ce qu’il était. Son œuvre est une chambre d’écho de la violence structurelle. Une mythologie née d’une angoisse blanche, mais capable de dire, mieux que bien des discours réalistes, ce que fait une puissance qui se croit naturellement supérieure.

Il ne s’agit pas de l’absoudre. Il ne s’agit pas de le “cancel” rituellement. Il s’agit de lire contre lui. De lire depuis les fissures. De laisser son imaginaire être retourné par celles et ceux qu’il aurait, sans doute, méprisés ou craints.

Le mythe de Cthulhu est né d’un regard raciste sur le monde. Mais il a produit des figures si vastes, si inhumaines, si décentrées, qu’elles échappent désormais à leur créateur.

C’est peut-être cela, la vraie ironie historique. Lovecraft pensait le monde en termes de supériorité et d’infériorité. Pourtant, l’univers qu’il a créé sert aujourd’hui à raconter ce que vivent celles et ceux qui sont traités comme inférieurs par des systèmes de domination.
Un homme pétri de peurs réactionnaires a inventé une cosmologie que l’on peut lire comme une critique radicale de toute domination.

Lovecraft n’est pas innocent. Mais son univers, lui, est devenu un champ de bataille.

Rejouer Lovecraft sans rejouer ses préjugés

Il y a aussi un terrain où ce retournement prend une forme très concrète : le jeu de rôle.

On peut jouer à L’Appel de Cthulhu, à Delta Green, à Trail of Cthulhu, à n’importe quel jeu inspiré de Lovecraft, sans reconduire les réflexes idéologiques de l’auteur. L’univers ne nous oblige pas à rejouer ses obsessions raciales. Ce n’est pas une fatalité de peupler les cultes de “métis du bayou”, de “sauvages exotiques” ou de “descendants d’anciens peuples dégénérés”.

À Innsmouth, ce n’est pas le métissage qui a ouvert la porte à Dagon. C’est la misère.
C’est la cupidité. C’est la promesse d’un enrichissement rapide, d’un pouvoir économique, d’une survie à tout prix dans un système capitaliste en train de broyer une ville entière.

Ce sont des notables blancs, des armateurs, des industriels, des élus locaux, qui ont passé des pactes. Des gens “respectables”, obsédés par leur déclassement, prêts à livrer leur communauté à des forces inhumaines pour préserver leurs privilèges et leur domination. Le mythe est limpide, dès qu’on le regarde sans le filtre racial de Lovecraft : le culte n’est pas l’Autre. Le culte, c’est l’élite qui vend le monde.

Et ça, en jeu de rôle, c’est infiniment plus intéressant.

Faire des cultistes des financiers, des patrons, des politiciens, des militaires, des gourous technocratiques, des milliardaires transhumanistes, des vieux blancs mesquins qui veulent vivre plus longtemps, posséder plus, contrôler plus, quitte à pactiser avec des entités qui les dépasseront toujours, c’est parfaitement cohérent avec l’horreur cosmique. Peut-être même plus fidèle à son cœur noir que les caricatures xénophobes d’origine.

Dans cette perspective, jouer des personnages issus de minorités, des racisé·es, des immigré·es, des femmes, des queer, des classes populaires, prend un sens particulier. Ce sont eux qui, historiquement, savent ce que c’est que d’être considérés comme négligeables par un système qui se pense naturel et éternel. Ce sont eux qui peuvent, dans la fiction, incarner la résistance fragile face à des puissances qui écrasent sans même haïr.

Un jeu de rôle lovecraftien n’a aucune obligation d’être un musée des angoisses WASP des années 1920. Il peut devenir un espace où l’on raconte autre chose : la confrontation entre des individus déjà marginalisés et des forces qui incarnent, à l’état pur, la logique de la domination absolue. Non plus “l’Autre est monstrueux”, mais “le système est monstrueux”.

Dans ce cadre, l’horreur cosmique retrouve une charge politique très forte. Les Grands Anciens cessent d’être des métaphores confuses de la peur du mélange pour devenir ce qu’ils sont, structurellement : des figures de l’écrasement, de l’indifférence impériale, du pouvoir qui ne reconnaît aucune limite morale.

On ne joue plus contre “l’étranger”. On joue contre ce qui traite tout le monde comme étranger.

  1. NDLR : Hélas pas traduite en français. ↩︎

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