Prats de Molló, 4 novembre 1926 : l’invasion de la Catalogne arrêtée avant de passer la frontière

Certains épisodes de l’histoire semblent écrits pour une campagne, avec un colonel à la retraite, des exilés, un agent double et une armée de randonneurs qui cachent des fusils sous leurs vestes. Celui-là a eu lieu dans les Pyrénées-Orientales, il y a exactement cent ans, et il a fini devant un tribunal parisien. On l’appelle en catalan les Fets de Prats de Molló. En France, y’a pas grand monde qui en a entendu parler, et même entre historiens, plusieurs points restent discutés : combien d’hommes, qui a trahi, qui a été condamné à quoi. Cet article s’arrête aussi sur ces zones d’ombre.

Un colonel de 64 ans, en exil

Francesc Macià est un ancien colonel de l’armée espagnole. Après le coup d’État de Primo de Rivera en 1923, il fuit en Catalogne du Nord, puis s’installe en région parisienne (Bois-Colombes), où la police française l’a poussé après des incidents lors de Jocs Florals à Toulouse. Il dirige Estat Català, le mouvement indépendantiste qu’il a fondé en 1922, et il choisit la voie insurrectionnelle.

Les années 1924 et 1925 sont une succession de montages ambitieux :

  • En septembre 1924, il contribue à la création d’une Ligue des nations opprimées, avec des mouvements européens sans État et des nationalistes philippins.
  • En janvier 1925, il rencontre à Paris des représentants de la CNT et des nationalistes basques radicaux, ce qui donne le « pacte de l’Alliance libre ».
  • Le 23 avril 1925, il lance l’emprunt Pau Claris, près de 8,75 millions de pesetas selon la page de la Casa Macià, souscrit surtout par des Catalans d’Amérique.
  • En octobre 1925, il va à Moscou, avec Andreu Nin comme interprète, et rencontre Boukharine et Zinoviev. On lui promet de l’argent et des armes, qui n’arrivent jamais. Selon Josep Carner i Ribalta, qui l’accompagnait, Zinoviev tombe en disgrâce peu après. Macià rompt avec les communistes au printemps 1926.

C’est après cette série d’échecs et de promesses non tenues qu’il décide d’agir seul, quitte à ne pas gagner.

Le plan : deux colonnes, une radio et un drapeau

Sur le papier, c’est limpide. Deux colonnes franchissent la frontière à l’aube, l’une depuis Sant Llorenç de Cerdans (Saint-Laurent-de-Cerdans), l’autre depuis le col d’Ares. Elles convergent vers Olot, où des militants venus de l’intérieur les rejoignent. On attaque les casernes de la Garde civile et des carabiniers, on diffuse la proclamation de la République catalane grâce à un émetteur transporté par les insurgés eux-mêmes, et on attend que le peuple se soulève. Ensuite, selon la Casa Macià, direction les Guilleries pour installer un camp de base.

La mobilisation, elle, est presque théâtrale. Des hommes partent de Paris, Bordeaux, Toulouse, Lyon ou Perpignan déguisés en randonneurs d’un club de montagne qui monte au Canigó.

Dans leurs bagages : des armes, des téléphones de campagne, du matériel sanitaire, de la propagande imprimée et une estelada à hisser au clocher du premier village pris. Le 30 octobre 1926, Macià lance l’ordre de mobilisation, et il installe son quartier général dans une villa près de Prats de Molló, la Villa Denise, avec Ventura Gassol.

Autour de lui, une répartition des rôles très structurée : Josep Bordas de la Cuesta pour le politique, Josep Carner i Ribalta et Gassol pour la propagande, plusieurs lieutenants pour le militaire. À l’intérieur, Jaume Aiguader et Amadeu Bernadó recrutent.

Les Italiens

Comme les Catalans n’ont pas d’expérience militaire, Macià recrute des exilés italiens, dont beaucoup ont combattu pendant la Grande Guerre. Parmi eux, Ricciotti Garibaldi Jr, petit-fils de Giuseppe Garibaldi, et Arturo Rizzoli, qui fait la plonge dans un restaurant parisien où il croise Joan Nicolau, membre d’Estat Català. Une minorité d’idéalistes côtoie une majorité d’aventuriers, de marginaux, voire de repris de justice qui vivotent dans les cafés de Paris. Macià le savait.

Ricciotti Garibaldi Jr

Et Garibaldi Jr ne combat pas le fascisme : plusieurs sources indiquent qu’il travaille même pour la police politique de Mussolini.

Le 4 novembre 1926

Ce jour-là, la police française intervient. Elle arrête à Estagell les groupes venus de Paris et de Toulouse en route vers la frontière. Macià et son état-major sont arrêtés à la Villa Denise. Le matériel n’a jamais franchi la frontière. À Barcelone, la police espagnole, elle aussi prévenue, arrête les conjurés de l’intérieur.

Les détenus sont emmenés à Perpignan, dans la caserne d’un régiment de tirailleurs sénégalais. La plupart sont expulsés en quelques jours. Une vingtaine, considérés comme les têtes pensantes, partent pour Paris. Le procès s’ouvre fin janvier 1927, avec Henri Torrès comme avocat de la défense. Le Casal Català de Tolosa cite aussi, parmi les personnalités intervenues, Léon Blum, alors député.

Macià se déclare seul responsable et en profite pour faire de sa déposition un manifeste. Il parle d’une « Belgique pyrénéenne » et d’un peuple « qui a été libre et qui veut le redevenir ». La presse française parle du « complot des Catalans » et le présente parfois en Don Quichotte idéaliste. L’affaire fait le tour de l’Europe et des Amériques, et c’est là que naît le surnom l’Avi (le grand-père). Macià sera élu président de la Generalitat en 1931.

élu président de la Generalitat en 1931

Zones grises

On entre là dans le dur. Les sources dont on dispose se contredisent sur plusieurs points, et elles sont majoritairement catalanes et sympathisantes, ce qui n’aide pas à trancher.

Combien d’hommes ? La Gran Enciclopèdia Catalana parle d’un armement pour environ 400 hommes (Macià en voulait 500) et d’un peu plus d’une centaine d’arrêtés, dont 18 Italiens. Wikipédia compte 111 détenus et entre 50 et 100 Italiens, la Casa Macià 60 Italiens. Llibertat.cat évoque 600 personnes rassemblées et 129 emprisonnées à Paris, ce qui ne colle pas avec les 17 ou 18 jugés ailleurs. Par contre, 86 expulsés vers la Belgique plus 42 détenus, comme l’indique la Casa Macià, font 128 : le chiffre de Llibertat désigne peut-être l’ensemble des arrêtés ?

Qui a trahi, et comment ? Tout le monde pointe Garibaldi Jr, mais pas de la même façon. Pour la GEC, il dénonce le complot directement à la police française. La Casa Macià dit qu’il prévient les autorités espagnoles, qui avertissent les françaises. Wikipédia indique que Primo de Rivera apprend le projet par lui, et que la police française est prévenue « apparemment » par une fuite venue de son groupe. Un article d’El Temps de 2001 fait plutôt de son arrestation à Nice le point de départ de l’effondrement. Et la police française surveillait déjà Macià de près : un rapport du ministère de l’Intérieur le dit, d’après Wikipédia. Le trahir n’était peut-être pas nécessaire pour tout faire échouer,.

Autre détail étrange : Garibaldi Jr, agent double présumé, se retrouve parmi les accusés à Paris, et il prend deux mois de prison comme Macià.

Dix-sept ou dix-huit accusés ? Les listes de noms ne se recouvrent pas : Abelard Tona et Josep Fontbernat apparaissent dans l’une, Juli Figueres dans l’autre. Dans la liste de 17 noms de la Casa Macià, Garibaldi Jr ne figure pas, alors que le même texte dit ensuite qu’il est condamné.

Quelles peines ? La GEC parle d’expulsions et d’amendes. La Casa Macià, qui reprend le texte de Wikipédia en catalan, évoque six mois de prison pour Macià et Garibaldi Jr, un mois pour les autres. Wikipédia en espagnol et en anglais donne deux mois à Macià, déjà purgés en détention préventive, plus 100 francs pour détention d’armes, et la libération de tous.

Où étaient les armes ? La plupart des sources les placent à Sant Llorenç de Cerdans. Un passage de la page de la Casa Macià les situe plutôt à la Villa Denise, louée par Josep Esparç.

Pourquoi le 4 novembre ? Selon une version que Wikipédia signale comme non référencée, Macià voulait attendre d’avoir 400 à 500 volontaires. Les rivalités internes, notamment avec Daniel Cardona, et le fiasco du complot du Garraf (juin 1925), monté par les jeunes radicaux de Bandera Negra, l’auraient poussé à avancer. La GEC, elle, dit simplement qu’il avait prévu 500 hommes.

Folie romantique ou opération sérieuse ? Lluís Puig, président de l’association Casa Macià, affirme : « Ce n’était pas une initiative romantique, mais quelque chose de très bien préparé. » Les Français de l’époque y voyaient plutôt un vieil idéaliste. Et d’un côté, l’opération est suivie par deux polices, de l’autre, on lui doit une couverture mondiale pour un échec.

Une expédition « antifasciste » ? Le Casal Català de Tolosa parle de la première expédition antifasciste de l’histoire de Catalogne et d’Espagne. Les autres sources parlent surtout de dictature militaire, et plusieurs rappellent que le principal Italien du dossier travaillait pour Mussolini.

La conférence du Casal elle-même parle d’un « micmac historique » qui reste controversé aujourd’hui, en s’appuyant sur le livre de Marc Santasusana i Corzan Quan la CNT cridà independència et sur le classique de Josep Carner-Ribalta El complot de Prats de Molló.

Pistes rôlistes

Tout ce qui suit est de l’invention, à brancher sur une partie de jeu de rôle sur table situé dans l’entre-deux-guerres : L’Appel de Cthulhu ou n’importe quel cadre des années 1920.

  • Qui a trahi ? Les versions de Garibaldi Jr se contredisent. Le MJ peut laisser plusieurs versions circuler et faire enquêter les PJ, journalistes, policiers ou agents consulaires, qui reconstituent la chaîne : Nice, Paris, Madrid, Perpignan.
  • Les randonneurs du Canigó. Les PJ sont des membres de l’expédition, avec des profils très différents : vétéran italien, exilé catalan, aventurier. Il faut passer par Estagell avec des fusils sous la veste.
  • Le procès. Autour de Torrès, des PJ témoins, journalistes ou espions observent le box et tentent de comprendre pourquoi un agent double y siège.
  • Une couche surnaturelle. Une cabale ou un culte exploite l’opération sans que les conjurés le sachent. À chaque table de décider si on la garde.

Les PJ n’ont jamais à trancher entre les versions : c’est peut-être le meilleur argument pour y jouer.

Pour aller plus loin

Auteur/autrice

  • Le collectif scriiipt

    Scriiipt, c’est bien plus qu’un simple site web : c’est un collectif geek passionné, rassemblé autour de scriiipt.com, un espace incontournable pour les amateurs de culture rôliste, d’imaginaire foisonnant et de créations en tout genre. Ce collectif est animé par l’envie de partager, d’explorer, et de transmettre l’amour du jeu de rôle sous toutes ses formes, tout en ouvrant une porte sur des univers fantastiques, des récits captivants, et des sources d’inspiration infinies. Que vous soyez joueur expérimenté, conteur en quête d’idées, ou simple curieux, scriiipt.com est là pour tous, avec une dose de créativité et de fun à chaque détour.



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