Au début des années 2000, j’ai commencé à m’intéresser au cinéma coréen. Comparé à ce qui sortait alors des studios américains, c’était une vraie bouffée d’oxygène : des films qui mélangeaient les genres, qui prenaient des risques, et dont certains m’ont laissé sur le cul à la fin du visionnage de la salle. J’ai un peu lâché le truc depuis, mais je garde en mémoire ces coups de génie et ces claques.
J’aurais pu citer plein de titres. Autant commencer par un très, très bon : JSA (Joint Security Area), de Park Chan-wook, sorti en Corée du Sud en septembre 2000.

Une fusillade, des versions qui ne collent pas
Le film démarre… Dans la zone commune de sécurité de Panmunjeom, qui sépare les deux Corées, deux soldats nord-coréens sont tués dans un poste de garde, juste de l’autre côté du Pont de non-retour. Le sergent sud-coréen Lee Soo-hyeok, blessé, regagne le Sud. Le Nord parle d’une attaque, lui d’un enlèvement. Pour éviter que l’incident dégénère, la Commission de supervision des nations neutres (Suède et Suisse) envoie la major Sophie E. Jean, une Suissesse d’origine coréenne, interroger les survivants.

Le film devient alors une enquête où chaque témoignage contredit le précédent. Je n’en dirai pas plus : mieux vaut le découvrir sans rien savoir. Le film démarre de façon violente et obscure… et puis on va découvrir petit à petit ce qu’il s’est réellement passé.
Des bouts de spoiler à partir d’ici…
Plus qu’un thriller

Ce qui m’avait marqué à l’époque, c’est que le film ne prend pas parti. Au centre de l’enquête, il y a une amitié : deux soldats du Sud et deux soldats du Nord se rencontrent par hasard et se mettent à se fréquenter de part et d’autre de la frontière, ce qui leur est évidemment interdit. Le film prend le temps de les montrer jouer, se chamailler, plaisanter. On y ressent de la douceur et de l’humanité, a tel point qu’on oublie même ce qu’on a pu voir au début du film.

Le contexte compte aussi. Le film sort peu après le sommet de Pyongyang de juin 2000 entre Kim Jong-il et Kim Dae-jung, en pleine détente. Park Chan-wook a affirmé qu’un tel film aurait été impossible dix ans plus tôt, à cause de la censure et de la tension entre les deux pays. Le public a suivi : environ 5,8 millions d’entrées estimées en Corée du Sud, ce qui en a fait un temps le plus gros succès de l’histoire du cinéma coréen.
En octobre 2007, le président sud-coréen Roh Moo-hyun en a offert un DVD à Kim Jong-il lors du sommet intercoréen.

En France, il a mis dix-huit ans à arriver en salles. Présenté au festival d’Alès en 2005, sorti en DVD en 2009, il n’a été distribué en version restaurée 4K qu’en 2018. Au casting : Song Kang-ho (qu’on retrouvera chez Bong Joon-ho), Lee Byung-hun, Lee Young-ae, Kim Tae-woo et Shin Ha-kyun. Park Chan-wook n’avait pas encore tourné Old Boy ni Mademoiselle, mais le goût des récits aux versions multiples est déjà là.

Et pour du jeu de rôle ?
Je vais être honnête : je n’ai jamais su quoi faire de ce film. Peut-être que la bonne approche consiste simplement à le regarder, à se laisser porter, et à voir ce qui reste ensuite. Chaque MJ y trouvera autre chose.

Il y a l’histoire des deux Corées, avec cette frontière qui sépare un même peuple. Il y a le décor : la zone commune de sécurité, ses rituels et son formalisme militaire. Il y a la structure : une enquête menée à partir de témoignages contradictoires, qui peut servir de modèle à un scénario d’investigation où les PJ n’ont que des versions qui s’opposent. Et il y a les personnages : quatre soldats qui n’ont pas le droit de se parler et qui s’écrivent quand même, en lançant des messages par-dessus un pont, et une enquêtrice censée rester neutre.



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