Il y a des figures qui traversent les imaginaires comme des silhouettes familières qu’on reconnaît immédiatement, et d’autres qui les ont construits de l’intérieur sans que personne ne les remarque vraiment. Judy-Lynn del Rey appartient à la deuxième catégorie. Son nom, la plupart du temps, c’est le nom d’une collection. D’un label éditorial. D’une étiquette sur des couvertures qu’on a toutes et tous vus défiler. Mais derrière ce nom, y’a une trajectoire assez dingue pour une femme née en 1943, atteinte de nanisme, dans un milieu éditorial qui avait ses habitudes bien ancrées et pas forcément envie de les bouger.

Elle est morte en 1986, à quarante-trois ans, d’une hémorragie cérébrale, trop tôt, trop jeune. Elle avait passé vingt ans à remodeler de l’intérieur la science-fiction et la fantasy. Et pourtant, demandez autour de vous qui c’est, dans la communauté geek. Y’a de grandes chances que la réponse soit un silence poli.

Galaxy, les débuts, et apprendre à voir ce que personne ne lit

Judy-Lynn Benjamin, c’est son nom de naissance, entre dans le milieu en 1965 comme assistante dans la rédaction de Galaxy Science Fiction, le magazine de SF le plus influent des années 1960. Pas rédactrice en chef, pas éditrice confirmée : la personne chargée des petites courses, ce que les Américains appellent une « gofer » (de l’expression « go for this, go for that« ), autrement dit celle à qui on dit « va chercher ça ».

Ce détail compte. Parce que Galaxy, c’est l’endroit où se construit le goût de toute une génération de lecteurs de SF américaine. Les auteurs qui y passent, les thèmes qui y circulent, les débats éditoriaux qui s’y tiennent : c’est là que se décide en grande partie ce que la SF va raconter pendant dix ans. Et Judy-Lynn est là, au milieu de tout ça, à apprendre depuis l’intérieur.

C’est aussi à Galaxy qu’elle se lie d’amitié avec Lester del Rey, écrivain de SF actif depuis la fin des années 1930, figure connue du milieu pour ses nouvelles et ses romans. Ils se marient le 21 mars 1971, après la mort de la troisième femme de Lester.

En quatre ans, elle monte jusqu’au poste de rédactrice en chef adjointe, puis de cheffe d’édition, poste qu’elle occupe de juillet 1969 à juillet 1971, en parallèle du magazine If. Ce cursus express dans un milieu où les femmes sont peu nombreuses aux postes décisionnels, et où une femme atteinte de nanisme l’est encore moins, donne une idée assez précise de ce qu’elle valait professionnellement.

Ballantine, le coup de poker Star Wars, et la leçon de commerce

En 1973, Ballantine Books la débauche. C’est une maison importante, avec un catalogue SF déjà conséquent, et qui vient tout juste d’être rachetée par Random House. Judy-Lynn se retrouve propulsée éditrice senior. C’est en couple qu’elle et Lester arrivent dans la maison : elle comme éditrice, lui comme collaborateur éditorial.

Sa première décision notable est aussi la plus risquée : elle coupe les ponts avec John Norman, dont les romans Gor, une série de fantasy mettant en scène l’esclavage et la soumission des femmes, se vendent très bien mais représentent exactement ce qu’elle ne veut pas construire. Virer sa vache à lait dès le début, c’est le genre de mouvement qui se joue normalement en fin de carrière quand on a les reins solides. Elle le fait en arrivant.

Ce qu’elle veut bâtir, c’est un catalogue qui peut accrocher de nouveaux lecteurs, plus jeunes, sur la durée. Elle commence avec la série Star Trek Log, dix romans tirés des épisodes de la série animée Star Trek, et ça marche.

Mais le vrai moment, c’est 1976. La novélisation de Star Wars de George Lucas atterrit sur son bureau. Le film est prévu pour l’année suivante, personne ne croit vraiment à ce truc (Lucas lui-même pensait que ça allait se planter), et Judy-Lynn, elle, voit immédiatement ce que c’est. Elle achète les droits. Elle commande à Ralph McQuarrie, l’artiste qui a réalisé les visuels conceptuels du film, la couverture du roman. Elle pousse le livre.

En février 1977, trois mois avant la sortie du film, le premier tirage de 500 000 exemplaires est épuisé. Quand Star Wars sort sur les écrans en mai, le roman a déjà dépassé les 4,5 millions de copies vendues. C’est elle qui a posé les fondations culturelles du phénomène, avant même que les gens sachent que le phénomène allait exister.

Elle s’appellera elle-même « la Maman de Star Wars« . C’est à la fois modeste et absolument exact.

Del Rey Books, la fantasy, et le label qui a tout changé

En 1977, elle obtient sa propre collection autonome : Del Rey Books. Lester prend en charge la ligne fantasy pendant que Judy-Lynn supervise l’ensemble du label et en pilote la stratégie commerciale. À l’époque, la fantasy se vend mal, sauf si tu t’appelles Tolkien ou si tu écris de la sword and sorcery. Les magazines spécialisés coulent les uns après les autres faute de lectorat.

Del Rey Books change ça. Les deux premiers grands succès sont L’Épée de Shannara de Terry Brooks et Les Chroniques de Thomas Covenant de Stephen R. Donaldson. Deux pavés de fantasy épique, deux paris sur un genre que personne dans le milieu ne prenait vraiment au sérieux commercialement. Et ça marche.

Y’a d’autres coups, moins visibles mais tout aussi importants. La Princesse Bouton d’Or de William Goldman, c’est elle qui la ressort en 1977 avec une nouvelle couverture travaillée et une campagne de promotion, alors que le roman de 1973 avait été un flop discret. Sans cette réédition, le film Princess Bride de Rob Reiner sorti en 1987 n’existerait probablement pas.

Elle publie la trilogie Fondation d’Asimov. Elle publie Le Dragon Blanc d’Anne McCaffrey, premier roman de science-fiction à atteindre la première place des ventes du New York Times.

Entre 1977 et 1990, Del Rey Books produit plus de best-sellers que tous les autres éditeurs de SF/fantasy réunis. Ses concurrents surnomment le label « Death Rey Books« , ce qui est à la fois une insulte et un hommage.

La question du prix, et ce que ça dit du milieu

Des auteurs comme Philip K. Dick disaient d’elle qu’elle était « la plus importante éditrice depuis Maxwell Perkins » (le légendaire éditeur d’Hemingway et de Fitzgerald), qu’Arthur C. Clarke l’appelait « la plus brillante éditrice que j’aie jamais rencontrée ». Malgré tout ça, pas une seule nomination au Hugo Award du meilleur éditeur professionnel de son vivant.

Le milieu littéraire de la SF avait une tendance à mépriser le succès commercial, et Del Rey Books en accumulait beaucoup. C’est peut-être ça, en partie. C’est peut-être aussi simplement que les éditrices, dans ce milieu-là comme ailleurs, avaient du mal à être vues autrement que comme des intermédiaires.

Elle fait une hémorragie cérébrale en octobre 1985. Elle meurt le 20 février 1986. Le Hugo lui est attribué à titre posthume la même année. Lester, son mari, refuse de le récupérer en son nom, estimant qu’elle aurait elle-même rejeté un prix donné uniquement parce qu’elle venait de mourir. C’est une façon assez nette de dire que le milieu avait raté le coche.

Ce qu’elle a laissé derrière, et pourquoi ça compte encore

Del Rey Books existe toujours. La collection a été fondée sous l’égide de Ballantine Books, rachetée par Random House dès 1973, puis intégrée à Penguin Random House lors de la fusion des deux géants en 2013. Elle continue de publier de la SF et de la fantasy, avec un catalogue qui compte aujourd’hui des centaines de titres.

Les fondations posées dans les années 1970 et 1980 ont structuré le genre tel qu’on le connaît : la fantasy épique grand public, les romans tirés de franchises cinématographiques comme format commercial sérieux, l’idée qu’un roman de SF pouvait être un best-seller sans trahir le genre.

En octobre 2024, PBS a diffusé un documentaire sur elle, Judy-Lynn del Rey : The Galaxy Gal, premier épisode d’une série appelée Renegades consacrée à des figures historiques peu connues en situation de handicap. Le film a été réalisé par une équipe elle-même majoritairement composée de personnes en situation de handicap, et les voix off sont assurées par des acteurs atteints de nanisme. C’est la première fois que son histoire reçoit un traitement documentaire de cette envergure.

Il aura fallu presque quarante ans.


Avatar de Ludmilla

Avoir encore plus de SCRiiiPT ?

Abonne-toi pour recevoir nos élucubrations directement dans ta boîte mail, fraîches (ou moisies) selon le jour.

Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.