Certaines trajectoires historiques semblent écrites pour être jouées plutôt que simplement racontées. Celle de Violet Trefusis en fait partie. On la connaît souvent à travers un seul prisme : sa relation tumultueuse avec Vita Sackville-West, dont nous avons déjà parlé sur scriiipt. C’est réducteur.
Violet Trefusis fut aussi une romancière bilingue, une animatrice culturelle de premier plan, une figure cosmopolite qui traversa le XXe siècle en refusant méthodiquement d’y rester à sa place assignée.

Une enfance édouardienne hors normes
Née Violet Keppel le 6 juin 1894, elle grandit dans un milieu particulièrement singulier. Sa mère, Alice Keppel, était la maîtresse officielle et reconnue du Prince de Galles, futur Édouard VII.

Le roi rendait visite à la famille en fin d’après-midi, plusieurs fois par semaine, jusqu’à sa mort en 1910 : George Keppel, le père, s’absentait avec une régularité commode. Cette situation, vécue à ciel ouvert dans la haute société londonienne, donnait à l’enfance de Violet une étrangeté particulière : une apparence de respectabilité parfaite, une réalité intérieure beaucoup plus complexe.


Ce cadre façonna chez elle une habileté certaine à naviguer entre les conventions et leurs marges. Elle observait, elle retenait, elle comprenait vite ce que les adultes autour d’elle préféraient ne pas formuler.
À quatre ans, elle croisait déjà le futur roi d’Angleterre au thé. À onze ans, elle arrivait à Paris pour la première fois et déclarait, avec ce qu’elle-même appelait une ardeur prophétique : « Quand je serai grande, je vivrai à Paris et j’écrirai des livres en français. » Elle tint parole sur les deux points.
Vita : dix ans d’une passion documentée

C’est aux alentours de 1904 que Violet rencontre Vita Sackville-West pour la première fois. Elles ont respectivement dix et douze ans. Elles fréquentent ensuite la même école, reconnaissent rapidement quelque chose entre elles. En 1908, Violet confesse son amour à Vita et lui offre une bague. Dix ans plus tard, après les mariages respectifs des deux femmes (Vita épouse Harold Nicolson en 1913, Violet épouse Denys Trefusis en 1919), la relation reprend avec une intensité nouvelle, une urgence presque désespérée, et une série de fugues en France qui scandalisent leurs deux familles.

La liaison dure de façon intense jusqu’aux environs de 1921, puis s’effiloche progressivement sous la pression sociale, les compromis de Vita et le silence imposé à Violet.
Les deux femmes en laissèrent chacune une trace fictionnelle : Challenge du côté de Vita, Broderie anglaise du côté de Violet, roman à clef rédigé en français. Virginia Woolf, qui observait la scène de près depuis sa relation avec Vita, leur donna une forme littéraire plus durable encore avec Orlando (1928) : Violet y apparaît sous les traits de la princesse Sasha, une figure russe et insaisissable qui fascine le héros avant de disparaître.


Ce que l’on retient rarement de cette histoire, c’est la perspective de Violet. Elle ne fut pas seulement une amoureuse éconduite. Elle fut celle qui, dans cette relation, poussa le plus loin la volonté de rompre avec les conventions : elle proposa à Vita de fuir définitivement, de tout abandonner, de construire une vie ailleurs. Vita recula. Violet prit acte et continua son chemin, autrement.

Paris, Florence, et un réseau littéraire considérable
À partir de 1923, Violet s’installe définitivement à Paris. Elle s’intègre à une vie intellectuelle particulièrement dense, fréquente la Sorbonne, parle un français sans accent, reçoit au 59, rue du Ranelagh.
Son cercle d’amis et de relations comprend Paul Valéry, Colette, Jean Cocteau, Anna de Noailles, Louise de Vilmorin, Francis Poulenc, Jean Giraudoux, Misia Sert, Arthur Rubinstein. À partir de 1933, elle fréquente l’hôtel particulier de Marie-Laure de Noailles, qui l’introduit auprès de Dalí, Picasso, Mondrian, Balthus, Jean Hugo…

En 1927, sur les conseils de Marcel Proust, elle acquiert la tour médiévale de Saint-Loup-de-Naud, en Seine-et-Marne. Elle en fait un lieu de résidence et de travail, mais aussi un point de rencontre pour écrivains, politiciens (Charles de Gaulle, Paul Reynaud, Gaston Palewski, François Mitterrand), aristocrates, musiciens et stylistes (Christian Dior, Elsa Schiaparelli, Pierre Balmain comptaient parmi les habitués). Ce réseau n’est pas de la mondanité creuse : il lui permet d’écrire, de publier, d’exister dans plusieurs langues et plusieurs cultures simultanément.

Après la mort de ses parents en 1947, elle hérite de la Villa dell’Ombrellino à Florence, où Galilée avait autrefois vécu, et en fait sa résidence italienne jusqu’à sa mort.
Une œuvre bilingue, encore mal connue
Violet Trefusis a publié des romans en anglais et en français, des mémoires, des textes autobiographiques. Sa bibliographie comprend notamment Sortie de secours (1929), Broderie anglaise (1935), Hunt the Slipper (1937), et ses mémoires Don’t Look Round (1952). Une partie de ses manuscrits reste non publiée, conservée en partie à la bibliothèque de Yale.
Les critiques de l’époque lui reconnaissaient un sens aigu de l’observation, un talent pour la mise en scène des milieux sociaux, une écriture vive. D’autres estimaient que ses livres relevaient davantage du divertissement cultivé que de la grande littérature. Elle-même ne semblait pas s’en émouvoir outre mesure.
La maison d’édition Virago, spécialisée dans la redécouverte des autrices oubliées, tenta de republier certains de ses textes dans les années 1980, mais se heurta à des difficultés de droits. La critique Lorna Sage, qui défendit son travail avec constance, mourut avant d’avoir pu mener à bien ce projet de réhabilitation. L’œuvre de Violet Trefusis reste donc partiellement accessible, partiellement invisible : une situation qui lui aurait sans doute amusé.
Durant la Seconde Guerre mondiale, elle participa aux émissions de Radio Londres pour la France libre, ce qui lui valut d’être décorée de la Légion d’honneur après la Libération, et nommée commandeure de l’Ordre du mérite de la République italienne.

Pistes pour jdR
Violet Trefusis offre plusieurs angles d’entrée selon le système et la période choisis.
Dans un cadre Belle Époque ou années 1910 (L’Appel de Cthulhu, Verne & Associés 1913, Maléfices), elle peut apparaître comme une jeune femme de la haute société londonienne dont la vivacité et l’intelligence contrastent avec le conformisme ambiant. Les investigateurs qui gravitent autour des milieux aristocratiques croisent quelqu’un capable de leur fournir des informations sur des cercles très fermés, à condition d’y trouver un intérêt personnel.
Dans un cadre Paris des années 1920-1930, elle est une figure de salon incontournable, reliée à presque tous les milieux créatifs de l’époque. Un personnage-ressource : elle connaît tout le monde, lit tout, retient tout. Dans une enquête sur un artiste disparu, un complot mondain, une affaire mêlant esthètes et agents de renseignement, elle s’insère naturellement.

Sa maison de Saint-Loup-de-Naud, tour médiévale isolée en Seine-et-Marne, fréquentée par des politiciens et des artistes, constitue un décor en soi : un lieu de réunion discret, à l’écart de Paris, où des conversations importantes pourraient se tenir. Idéal pour une scène d’enquête ou de négociation dans un scénario d’entre-deux-guerres.
Pour les meneurs qui souhaitent jouer sur l’aspect littéraire, l’idée que Violet écrit en permanence, qu’elle note, qu’elle observe, qu’elle consigne, ouvre une piste intéressante : elle pourrait détenir dans ses carnets des informations que d’autres préféreraient voir disparaître. Ses archives (qui existent réellement, à Yale) deviennent dans ce cadre fictif un enjeu narratif à part entière.
Enfin, la relation entre Violet et Vita, telle qu’elle a été vécue et racontée par les deux femmes, constitue un matériau rare pour un jeu centré sur les relations entre personnages, les loyautés contradictoires et les choix impossibles. Non pas comme anecdote romanesque, mais comme situation concrète : deux personnages qui s’aiment, qui ont des obligations sociales incompatibles avec cet amour, et qui font des choix divergents face à cette contradiction.
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