Il y a des chansons qui s’accrochent à une carrière comme un refrain qu’on ne peut plus décrocher de la tête. Pour Hubert-Félix Thiéfaine, « La fille du coupeur de joints » est de celles-là. Composée dès 1970, elle n’arrive sur disque qu’en 1978, sur son premier album au titre interminable et délicieux : Tout corps vivant branché sur le secteur étant appelé à s’émouvoir. Un titre d’album qui ressemble déjà à une blague absurde et sérieuse en même temps, ce qui résume assez bien le bonhomme.
L’album du premier saut

1978, HFT n’est pas une figure commerciale. Il circule dans la scène alternative française, loin des circuits radio habituels, porté par un bouche-à-oreille tenace dans une jeunesse qui cherche autre chose que la variété bien proprette. Son premier album est difficile d’accès dans l’ensemble : folk sombre, textes tordus, mélancolie poisseuse. Et puis il y a « La fille du coupeur de joints« , qui détonne.
La chanson
Le titre est un détournement malicieux d’une comptine traditionnelle pour enfants, « La fille du coupeur de paille« . HFT en garde la structure naïve et la légèreté musicale, mais glisse dedans un tout autre propos : cinq chômeurs qui croisent une fille descendue de la montagne avec un chargement qui n’est pas que de la paille. Le registre bascule aussitôt vers les années 70, la Marie-Jeanne, les nuages roses, les petits lapins qui défilent. Tout est dit avec une légèreté assumée, presque enfantine, ce qui rend la chose d’autant plus efficace. On rit. On chante. On passe à autre chose… ou pas.

C’est précisément cette douceur décalée qui fait la force du morceau. Là où le reste de l’album navigue dans des eaux plus sombres, « La fille du coupeur de joints » est un hymne de festival avant l’heure.
En concert, la bête se réveille
La chanson s’est imposée à chaque tournée depuis 1978, incontournable, réclamée par le public. Elle a été reprise en 2002 par Chair Chant Corps sur un album hommage collectif, et en 2007, HFT l’a rechantée aux côtés de Tryo et Didier Wampas dans l’émission Taratata.
Mais la version qui claque le plus fort, c’est sans doute celle du VIXI Tour XVII, enregistré le 17 octobre 2015 au Palais des Sports de Paris : Alice Botté et Lucas Thiéfaine aux guitares, une énergie très métal qui transforme la comptine loufoque en quelque chose de nettement plus électrique.
Quel rapport avec le jeu de rôle ?
Soyons honnêtes : sortir « La fille du coupeur de joints » à une table de jeu de rôle, c’est un coup à que ça parte en sucette.
Donc on choisit cette chanson si on veut que ça parte en sucette, et on ne fait pas semblant de s’étonner de ce qui arrive ensuite.

Mais il y a une autre lecture, plus vicieuse : la chanson comme piège. On la glisse en fond sonore au moment où les joueuses et joueurs commencent à s’installer, à se détendre, à blaguer. L’ambiance est légère, presque idiote. Et c’est là qu’on leur annonce ce qui les attend vraiment ce soir.

Dans Trauma ou un jeu contemporain proche, la fille du coupeur de joints est un PNJ en or : une rencontre de bord de route, une figure de passage qui distribue quelque chose d’un peu trop fort et dont l’origine reste floue jusqu’à la fin.
Dans L’Appel de Cthulhu version années 70, on est en plein dans l’époque, le « coupeur de joints » devient un herboriste à la frontière du légal et de l’ésotérique, spécialisé dans les plantes dont les effets débordent l’ordinaire.

Sa fille, elle, est l’intermédiaire : elle descend de la montagne, elle sait des choses que les personnages-joueurs ne savent pas encore, et elle n’a pas l’air pressée de repartir.
Le décor s’écrit facilement : une route de campagne, cinq personnages qui s’ennuient ou cherchent quelque chose sans trop savoir quoi. La rencontre est légère, presque anodine. Et puis quelque chose bifurque. C’est ça, la magie de la chanson.


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