Sur SCRiiiPT, on a déjà croisé plusieurs fois les chemins du cinéma d’exploitation.

En parlant du Code Hays, de ces films indépendants qui contournaient la censure hollywoodienne, des circuits parallèles qui projetaient des œuvres jugées trop sulfureuses pour les grands studios. On a aussi évoqué des figures comme Russ Meyer, ce réalisateur obsessionnel qui transformait la sexploitation en spectacle outrancier parfaitement maîtrisé.

Mais quand on creuse un peu plus loin dans cet univers, on tombe forcément sur une autre figure. Clairement moins connue et plus étrange. Et sans doute encore plus déroutante.

Si Russ Meyer était un artisan très sûr de lui, Wishman ressemble plutôt à une pirate du cinéma. Une réalisatrice qui fabrique des films avec peu de moyens, des tournages improvisés et une manière de filmer qui ne ressemble à rien d’autre.

Ses films donnent souvent une drôle d’impression : Les dialogues semblent parfois décalés, la caméra s’attarde sur des objets ou des détails inattendus, certaines scènes paraissent montées de travers.

Pendant longtemps, on a simplement considéré que c’était du mauvais cinéma. Mais en regardant d’un peu plus près, on comprend surtout que ce style vient d’une réalité très concrète : Wishman tournait dans des conditions souvent chaotiques.

Budgets minuscules, équipes réduites, acteurs disponibles seulement quelques heures, tournages improvisés dans des appartements ou des bureaux loués pour l’occasion. Dans ce contexte, il fallait constamment trouver des solutions pour terminer le film.

Ce bricolage permanent donne parfois naissance à quelque chose d’unique. Doris Wishman n’est pas seulement une réalisatrice de sexploitation1. Elle est aussi l’une des très rares femmes réalisatrices dans l’univers très masculin du cinéma d’exploitation américain des années 1960 et 1970.

Elle tourne des nudies2, puis des roughies3, puis des films érotiques parfois violents, souvent maladroits, toujours singuliers. Peu à peu, une signature apparaît. Un cinéma étrange, parfois presque anti-érotique, où la mise en scène ne correspond jamais vraiment à ce que promet l’affiche.

Avant d’aller plus loin dans cet univers assez bizarre, il vaut mieux commencer par le début.

Qui était vraiment Doris Wishman ?

Doris Wishman : jeunesse, parcours et contexte

Pour comprendre Doris Wishman, il faut replacer son parcours dans l’histoire du cinéma indépendant américain. Elle naît le 1er juin 1912 à New York, dans le Bronx, au sein d’une famille juive d’origine russe. Comme beaucoup de jeunes New-Yorkais de son époque, elle fréquente régulièrement les salles de cinéma. Le cinéma devient très tôt une fascination, même si rien ne la destine à travailler dans ce milieu.

Dans les années 1930 et 1940, l’industrie hollywoodienne fonctionne selon un système très structuré dominé par les grands studios. Les femmes derrière la caméra y sont extrêmement rares.

Pendant longtemps, Wishman reste donc en dehors de ce monde. Son premier lien avec l’industrie du cinéma passe surtout par son mari, qui travaille dans l’exploitation cinématographique et possède des salles de projection.

La situation change au début des années 1950. Après la mort de son mari, elle hérite d’un certain capital et décide d’investir dans le cinéma. Mais pas dans Hollywood. Elle comprend qu’il existe un autre marché : celui des films indépendants4 diffusés dans des circuits parallèles.

Doris Wishman : la réalisatrice la plus étrange du cinéma d’exploitation

À cette époque, le Code Hays contrôle encore officiellement ce que les grands studios peuvent montrer à l’écran. La sexualité, la nudité ou certaines formes de violence restent fortement encadrées.

En dehors de ce système, un autre cinéma se développe. Le cinéma d’exploitation, diffusé dans des salles indépendantes, s’adresse à un public curieux de voir ce que les studios ne peuvent pas montrer. C’est dans cet espace assez libre que Wishman trouve sa place.

Au début des années 1960, elle réalise son premier film, Hideout in the Sun (1960), qui mélange intrigue criminelle et séquences de naturisme.

Hideout in the Sun (1960)

Le film rencontre un succès suffisant dans les circuits indépendants pour lui permettre de continuer. Elle enchaîne ensuite plusieurs nudies, dont Nude on the Moon (1961) et Diary of a Nudist (1961).

Au fil des années, elle suit l’évolution du cinéma d’exploitation. Lorsque les nudies commencent à perdre leur public, elle se tourne vers des productions plus sombres, les roughies, où sexualité et violence prennent une place plus importante.

Durant les années 1960 et 1970, elle réalise plusieurs dizaines de films, parmi lesquels Bad Girls Go to Hell, Love Toy, Deadly Weapons ou encore Double Agent 73.

Les tournages sont rapides et les budgets très faibles. Les décors sont souvent des appartements loués ou des bureaux vides. Malgré ces contraintes, elle parvient à maintenir une carrière étonnamment longue dans ce milieu instable.

Doris Wishman meurt le 10 août 2002 à l’âge de 90 ans, laissant derrière elle une filmographie singulière dans l’histoire du cinéma d’exploitation.

Doris Wishman : la réalisatrice la plus étrange du cinéma d’exploitation

Le style très particulier de Doris Wishman

Les films de Doris Wishman ont une particularité : ils sont immédiatement reconnaissables. Une des raisons tient aux conditions dans lesquelles ils sont tournés.

Comme beaucoup de réalisateurs du cinéma d’exploitation, Wishman travaille avec des moyens très limités. Les tournages sont rapides, les équipes réduites et les lieux souvent improvisés.

Pour résoudre les problèmes de montage, elle utilise fréquemment des plans de coupe sur des objets : un téléphone posé sur une table, un cendrier, une poignée de porte, un meuble.

Ces images apparaissent parfois pendant que les personnages continuent de parler hors champ. Elles permettent de relier différentes prises ou de masquer des raccords difficiles.

Autre particularité : le son. Dans plusieurs de ses films, les dialogues sont enregistrés après le tournage, une pratique assez courante dans les productions à petit budget. Cela crée parfois un léger décalage entre l’image et les voix.

Enfin, la manière dont Wishman filme la nudité surprend souvent les spectateurs. Alors que ses films appartiennent clairement au domaine de la sexploitation, la caméra adopte parfois une distance assez froide.

Le résultat est paradoxal : des films vendus comme provocants, mais dont la mise en scène peut sembler presque détachée. Ce mélange de contraintes techniques, de bricolage et d’improvisation donne à ses films une esthétique singulière.

Une redécouverte tardive

Pendant longtemps, les films de Doris Wishman ont été considérés comme des curiosités du cinéma d’exploitation.

Doris Wishman : la réalisatrice la plus étrange du cinéma d’exploitation

Mais à partir des années 1990, ils commencent à être redécouverts par des cinéphiles et des historiens du cinéma intéressés par les circuits indépendants.

Cette redécouverte passe aussi par les institutions. En 2026, la Cinémathèque française lui consacre par exemple une programmation dans le cadre d’un cycle consacré au cinéma bis. Des films comme Bad Girls Go to Hell ou Double Agent 73 y sont projetés.

Ce type d’initiative montre que le regard sur ce cinéma a changé. Ce qui était autrefois considéré comme du simple cinéma de série B (voire Z) est désormais étudié comme une partie à part entière de l’histoire du cinéma américain.

Dans ce mouvement de redécouverte, Wishman occupe une place particulière. Elle est à la fois une réalisatrice prolifique du cinéma d’exploitation, l’une des rares femmes actives dans ce milieu et l’autrice d’un style visuel immédiatement identifiable.

Et le jeu de rôle dans tout ça ?

À première vue, le cinéma de Doris Wishman semble assez éloigné du jeu de rôle. Mais le contexte dans lequel ses films sont produits ouvre en réalité des pistes intéressantes.

Le cinéma d’exploitation des années 1960 et 1970 est un monde fait de producteurs opportunistes, de circuits parallèles, de tournages improvisés et de scandales locaux.

Les films sont tournés vite, diffusés dans des salles indépendantes, parfois remontés ou rebaptisés selon les villes. C’est un décor parfait pour une histoire.

On peut facilement imaginer un scénario où les personnages sont impliqués dans le tournage d’un film d’exploitation : un réalisateur obstiné qui veut terminer son film, un producteur prêt à contourner la censure, une actrice vedette entourée de rumeurs, ou un exploitant de cinéma qui accepte de projeter un film trop sulfureux pour les circuits traditionnels.

Dans ce type d’univers, l’intrigue peut rapidement glisser vers le polar, l’escroquerie, le scandale médiatique ou même une conspiration plus étrange. Et d’une certaine manière, la manière dont Wishman fabriquait ses films n’est pas si éloignée de ce qui se passe autour d’une table de jeu.

On improvise avec les moyens du bord, on contourne les problèmes au fur et à mesure, et l’histoire finit par prendre forme.

Doris Wishman : la réalisatrice la plus étrange du cinéma d’exploitation

Parfois de façon inattendue…

  1. Sexploitation : Terme utilisé pour désigner des films d’exploitation reposant largement sur la nudité ou des situations sexuelles pour attirer le public. Ces productions indépendantes, très répandues dans les années 1960 et 1970, étaient tournées avec de petits budgets et diffusaient souvent dans des circuits parallèles aux grands studios hollywoodiens. ↩︎
  2. Nudies / Nudie-cuties : Sous-genre du cinéma d’exploitation américain apparu à la fin des années 1950. Ces films légers et souvent comiques reposent sur la présence de nudité féminine, généralement dans un cadre humoristique ou fantaisiste. Ils constituent l’une des premières formes de sexploitation. ↩︎
  3. Roughies : Sous-genre apparu au milieu des années 1960. Les roughies introduisent des thèmes beaucoup plus sombres que les nudies : violence, criminalité, domination ou sexualité agressive. Des films comme Bad Girls Go to Hell de Doris Wishman en sont des exemples typiques. ↩︎
  4. Films indépendants : Dans le contexte du cinéma américain, l’expression « films indépendants » désigne des productions réalisées en dehors du système des grands studios hollywoodiens. Ces films sont généralement financés avec des budgets plus modestes et diffusés dans des circuits de distribution différents. Une partie du cinéma d’exploitation des années 1960 et 1970 relève de cette production indépendante. ↩︎


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