Écrite en 1968 sous le franquisme, L’Estaca de Lluís Llach est devenue bien plus qu’une chanson catalane : une métaphore universelle de l’oppression et de la solidarité. De la Catalogne à la Pologne, de la Tunisie aux tables de jeu, elle rappelle qu’on ne fait tomber le pieu qu’en tirant ensemble.

L’Estaca : un pieu, des cordes, et des gens qui tirent ensemble

Il y a des chansons qui sont des tubes. Il y a des chansons qui sont des souvenirs. Et puis il y a celles qu’on garde pour les moments où il faut tenir debout.

L’Estaca, écrite par Lluís Llach en 1968, fait partie de cette troisième catégorie. Un objet simple, presque rustique, mais qu’on sort encore quand l’histoire se tend, quand les cordes se resserrent, quand on a besoin de se rappeler qu’on n’est pas seul à tirer.

Ici, en terre catalane, même côté nord, même sous pavillon français, cette chanson fait partie du paysage mental. Elle est de la même famille que le Canigó au lever du jour, que les boles de picolat qui mijotent, que le rugby du dimanche et les rousquilles sur la table. Un truc qui dépasse la simple “culture” pour toucher à quelque chose de plus profond, plus collectif.

Sérieux, cette chanson, chez nous, ça fait briller les yeux, les larmes de joie montent et ça file les frissons.

Une chanson née sous une dictature

Quand Lluís Llach écrit L’Estaca, l’Espagne vit encore sous Franco. La langue catalane est marginalisée, contrôlée, parfois interdite dans l’espace public. Presse muselée. Répression politique. Prison, exil, silence forcé… Bref, ça doit vous rappeler vaguement quelque chose non ?

La Nova Cançó naît dans ce contexte. Des artistes qui décident de chanter en catalan, non pas par folklore, mais par résistance. Llach, Raimon, Ovidi Montllor, Maria del Mar Bonet… Chanter devient un acte politique, même quand on ne nomme rien directement.

Et L’Estaca ne nomme rien. Ni Franco, ni l’État, ni la police. Elle parle d’un vieil homme, Siset, qui montre un pieu auquel tout le monde est attaché par des cordes. Tant que chacun tire dans son coin, rien ne bouge. Mais si tout le monde tire ensemble, alors le pieu tombe.

C’est d’une simplicité presque enfantine. Et c’est précisément pour ça que ça passe la censure. Et que ça touche juste.

L’avi Siset em parlava
de bon matí al portal
mentre el sol esperàvem
i els carros vèiem passar.

Siset, que no veus l’estaca
on estem tots lligats?
Si no podem desfer-nos-en
mai no podrem caminar!

Si estirem tots, ella caurà
i molt de temps no pot durar,
segur que tomba, tomba, tomba
ben corcada deu ser ja.

Si jo l’estiro fort per aquí
i tu l’estires fort per allà,
segur que tomba, tomba, tomba,
i ens podrem alliberar.

Però, Siset, fa molt temps ja,
les mans se’m van escorxant,
i quan la força se me’n va
ella és més ampla i més gran.

Ben cert sé que està podrida
però és que, Siset, pesa tant,
que a cops la força m’oblida.
Torna’m a dir el teu cant:

L’avi Siset ja no diu res,
mal vent que se l’emportà,
ell qui sap cap a quin indret
i jo a sota el portal.

I mentre passen els nous vailets
estiro el coll per cantar
el darrer cant d’en Siset,
el darrer que em va ensenyar.

Le pieu comme métaphore universelle

Ce qui est fascinant avec L’Estaca, c’est que le “pieu” n’est jamais défini. Il peut être : une dictature, un système économique, une occupation militaire, une oppression culturelle, un ordre social figé, un patriarcat, un empire ou un dieu mort qui continue d’exiger des sacrifices.

Chacun y projette son propre clou planté dans le sol. C’est pour ça que la chanson a voyagé.

En Pologne, elle devient Mury et accompagne le mouvement Solidarność. En Tunisie, elle est chantée pendant la révolution de 2011. En Biélorussie, elle est reprise dans les manifestations contre Loukachenko, au point d’être interdite. On la retrouve en basque, en corse, en occitan, en yiddish, en arabe.

Toujours la même image. Toujours la même idée simple : seul, tu tires et tu t’épuises. Ensemble, tu fais tomber le pieu.

Une chanson de transmission

Petit aparté qui a son importance, c’est au hasard de nos divagations sur le web qu’on a découvert les vidéos du camarade Kropotskin qui a fait une chouette série sur l’estaca (le pieu).

Fin de l’aparté

Dans le texte original, c’est un vieil homme qui parle. Siset. Il sait que peut-être il ne verra pas le pieu tomber. Mais il transmet l’idée. Il transmet le geste. Il transmet la méthode.

Ce n’est pas une chanson de victoire. C’est une chanson de passage de relais. Et là, on touche à quelque chose de très rôliste, au fond.

Dans beaucoup de campagnes, surtout celles qui s’inscrivent dans une durée longue, on retrouve exactement ça : des anciens qui ont lutté, qui ont échoué, qui ont tenu, et qui disent aux PJs “À vous maintenant. On a fait ce qu’on a pu. Le monde est encore attaché. Mais vous, peut-être…

Un culte clandestin sous une théocratie. Un réseau de résistants dans un empire galactique.
Une confrérie de mages face à un ordre inquisitorial. Des clans opprimés par une puissance coloniale.

Le pieu change de nom. Les cordes aussi. Mais la logique reste.

Ici, en Catalogne Nord

Dans les Pyrénées-Orientales, L’Estaca n’est pas une chanson exotique. Elle fait partie de ce fond sonore diffus, parfois discret, mais toujours prêt à remonter. C’est l’hymne que l’on entend dans les stades quand il faut soutenir l’USAP. Alors certes, ils sont nombreux à avoir oublié le pourquoi de la chanson, hélas.

Cette chanson, elle raconte quelque chose pourtant que l’on connaît bien, même sans dictature directe : la minorisation linguistique, la centralisation, le mépris culturel, les luttes sociales, la mémoire des exils, les frontières qui coupent un même peuple en deux.

Ce n’est pas un hymne guerrier. C’est une chanson de patience, de solidarité, de durée. Et peut-être que c’est pour ça qu’elle pourrait parler autant à des rôlistes.

Parce que le JDR, quand il est un peu politique, un peu social, un peu tragique, c’est souvent l’histoire de gens attachés à un pieu trop gros pour eux. Et qui pourtant tirent. Ensemble. En sachant que ça prendra du temps. Qu’il y aura des pertes. Que certains ne verront pas la fin.

Le pieu ne tombe jamais tout à fait

Dernière chose importante : dans L’Estaca, le pieu tombe. Mais dans la vraie vie, il y a toujours un autre pieu derrière.

On en arrache un, un autre est déjà planté plus loin. Le pouvoir change de forme. L’oppression aussi. Les cordes se renouvellent.

C’est peut-être ça, la modernité tragique de cette chanson. Elle ne promet pas le paradis.
Elle dit juste : “Si on ne tire pas ensemble, il ne se passera rien.

Et ça, que ce soit en 1968, en 1980, en 2015, en 2026, dans la rue, dans un pays, ou autour d’une table de jeu, ça reste foutrement vrai.


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