Brèves de Fantasy VIII – Dialogue de sourds

Le principe ?  Raconter une bonne tranche de fantasy en moins de 50 lignes ET avec un sonotone.

            Vous poussez la porte branlante de la maison sérieusement bancale que l’on vient de vous indiquer comme étant celle de votre commanditaire.

            Une voix chevrotante vous parvient péniblement depuis l’intérieur. Un souffle. A peine un murmure. Vous vous demandez fugacement si vous ne devriez pas tourner les talons prestement jusqu’à la taverne cossue où vous avez passé la nuit. La dernière quête que vous avez effectuée vous a quelque peu échaudé. Il faut dire à votre décharge que récolter quarante deux globes oculaires de vautours  mordorés morts vivants n’a rien de ragoûtant. Votre plastron en a gardé les sanglants souvenirs…

            Et d’ailleurs, cette présente histoire ne paraît pas vraiment rentable. Autant qu’elle ne sent pas très bon.

            Tout comme le sombre vestibule où vous avancez d’un pas prudent.

            « Par ici… », vous glisse une voix souffreteuse.         vieux sorcier Machinalement, vous resserrez l’étreinte sur la garde patinée de votre épée. D’ailleurs, vous tempêtez en maugréant de ne pas l’avoir aiguisée ce matin. Vous engageant sur votre droite, vous émergez dans une petite pièce basse à l’atmosphère surannée. L’odeur est pénétrante. Ça sent le vieux, les pieds calleux, une pointe de violette, la sueur. Rance. Ainsi qu’un relent de phacochère décédé. Cela ne vous étonnerait qu’à moitié s’il en trônait un, infesté de mouches bleues, en train de se décomposer sur la table de la cuisine du vieillard.

            Car l’ancêtre qui se tient assis devant vous, a bien quatre fois votre âge. Et pour un aventurier aguerri de votre trempe, cela fait assurément beaucoup.  Mais il paraît que c’est un magicien, qu’il connaît des secrets et a notamment étudié le formol, alors. Il vous fait signe d’approcher car ses yeux sont fatigués, vous dit-il, tout comme ses oreilles. Se saisissant d’un cornet qu’il porte à son orifice auriculaire, vous entendez nettement qu’un autre se vide de son trop-plein de vents…

            « Alors, c’est v…vous qu’on m’envoie ? M’avez l’air un peu…gringalet pour avoir fait la guerre… ».

            « Si fait, vénérable. »

            « Erable ? Mais, qu’est-ce…que vous m’baragouinez ? J’vous demande pas d’venir tailler mon jardin… »

            Manifestement, le vieux était bouché à l’émeri. Ne souhaitant pas brusquer ou vexer un éventuel fournisseur d’argent sonnant et trébuchant, vous vous exclamez :

            « Je n’ai rien dit de tel, monsieur. On m’a assuré en ville que vous aviez besoin de quelqu’un d’expérience. Je suis là. Et pour quelques pièces, je suis votre homme. Sachez également que je ne rechigne pas aux basses besognes…Que dois-je faire ? »

            « Ils me font atrocement souffrir, vous savez ! Ils sont ho…horrib’ ! Tout verts et suintants…»

            « Les gobelins ? On m’a parlé de tribus venant dévaster les champs des alentours et razzier le bétail…».

            « Un détail ?!… Comme vous y allez ! Non. Non. Ce n’est point un détail toute…toute cette histoire. Je n’ose plus p…poser un pied par terre et sortir d’chez moi, v…vous savez ? Avant j’aimais courir la campagne et les bois. Aaah ! Les champignons, c’était une gr…grande satisfaction. J’étais considéré comme un expert et je les utilisais même comme ingrédient de base dans mes sorts. Aaah ! La tourte enchantée aux fongicèpes forestiers. Quel délice ! Et…très puissante. Foutue vieillesse. Maintenant, les seuls que j’ai, pullulent sur mes arpions ».

            Avec un sourire embarrassé, vous préférez poursuivre, « Oui bon. Mais pour revenir aux gobelins et à nos oignons. Où puis-je les trouver ? Et surtout combien voulez-vous que j’en scalpe ?

            « Oooh ! Les plus gros ! Deux à trois pas plus ! »

            « Pas plus ? Vous croyez que cela suffira à les faire fuir ? »

            « Les enfouir ? Mais ça n’marche pas, voyons ! J’ai déjà essayé avec d…des bandages et des chaussettes épaisses, e…et même pas trouées. Mes pieds ne veulent rien entendre ! Comme mes esgourdes, m’direz vous à raison. Tenez, regardez ! », répondit le vieux mage en tendant vers vous ses vieilles guiboles fatiguées.

            « Vos pieds ? »

            Incrédule, vous marquez un temps de recul. Mais il est trop tard. Vous saisissez le traquenard. Et c’est pas l’pied !

           « Si fait, voisin ! Je désespérais de ne…trouver…*kof kof*…quelqu’un qui puisse soulager mes arpions de ces affreux oignons.

           Tenez commencez avec celui-là.

           Oui, lui là,…

           Avec le pus… ».

Et le salaire ? Ah mais ça, ce n’est carrément pas vos oignons !