L’Homme qui voulut être roi : la fiction, la carte, et ce qui s’est réellement passé au Kafiristan

Nouvelle de Kipling (1888) et film de Huston (1975), L’Homme qui voulut être roi raconte deux aventuriers couronnés rois du Kafiristan. La région a réellement existé jusqu’à sa conquête forcée en 1895-1896. Franc-maçonnerie, modèles historiques réels et hybris coloniale composent une matière rôliste directement exploitable.

Il arrive qu’une fiction coloniale finisse par croiser, presque par accident, une véritable page d’histoire. C’est le cas de L’Homme qui voulut être roi, nouvelle que Rudyard Kipling publie en 1888, et de son adaptation par John Huston en 1975. Deux objets, un même canevas : deux aventuriers, Daniel Dravot et Peachy Carnehan, décident de gagner le Kafiristan pour s’en faire couronner rois.

La nouvelle : deux vagabonds et un serment

Le narrateur de Kipling est un journaliste anglais anonyme en poste en Inde, un homme que le texte ne nomme jamais mais dont le métier et le regard rappellent fortement l’auteur lui-même. Il croise d’abord Dravot et Carnehan dans un train, les aide malgré lui dans un projet de chantage contre un raja, puis dénonce l’affaire aux autorités. Des mois plus tard, les deux hommes reviennent le voir à Lahore avec un projet plus grand : le Kafiristan, où aucun Européen n’aurait mis le pied depuis Alexandre le Grand. Ils comptent y entrer déguisés en indigènes, avec vingt fusils Martini-Henry en pièces détachées, et demandent au journaliste l’accès à ses cartes et encyclopédies, en tant que frères francs-maçons.

Deux ans plus tard, Carnehan revient seul, brisé, pour raconter la suite. Sur place, les Kafirs, plus clairs de peau que leurs voisins, passent pour des descendants des troupes d’Alexandre. Une flèche arrêtée par une cartouchière fait passer Dravot pour immortel. Puis les prêtres, ayant reconnu en lui une connaissance maçonnique que seul leur plus vieux membre conservait encore, le déclarent dieu. Deux mécanismes séparés, donc, la légende d’Alexandre d’un côté, la reconnaissance maçonnique de l’autre, que le récit laisse se renforcer l’un l’autre sans jamais vraiment les confondre.

La suite est connue : Dravot veut une reine, la mariée le mord au sang devant la foule, le sortilège se rompt. Il meurt jeté d’un pont de cordes, couronne sur la tête. Carnehan, crucifié, survit et rapporte cette même tête couronnée d’or à Lahore.

Le Kafiristan c’est pas une invention

Le pays existait bien sous ce nom. C’est une région du Hindou Kouch, peuplée de groupes non musulmans aux cultes polythéistes proches des sources védiques et iraniennes anciennes, apparentés aux Kalash actuels. En 1895, l’émir de Kaboul Abdur Rahman Khan profite du tracé de la ligne Durand pour soumettre militairement la province et imposer sa conversion à l’islam. Le pays est annexé en 1896, rebaptisé Nouristan, « pays de la lumière ». Kipling publie sa nouvelle en 18881, sept ans avant cet épisode, sans pouvoir en avoir connaissance : la fiction anticipe involontairement une histoire qui allait vraiment se jouer, dans une tout autre configuration.

Huston, vingt-cinq ans d’attente

Huston voulait ce film depuis un quart de siècle avant de le tourner à soixante-neuf ans, en 1975. Il a d’abord pensé à Clark Gable et Humphrey Bogart, morts avant que le projet aboutisse, puis à Kirk Douglas et Burt Lancaster, puis à Peter O’Toole et Richard Burton. Il a fini par proposer les rôles à Paul Newman et Robert Redford, mais c’est Newman lui-même qui a suggéré de confier les rôles à deux acteurs britanniques. Le film garde intacte la mécanique maçonnique du texte, la scène où les prêtres reconnaissent la médaille de Dravot en est le pivot.

Pistes de JdR

Le mécanisme central, deux imposteurs pris pour des dieux grâce à un concours de circonstances, se transpose facilement. Pour une campagne d’Appel de Cthulhu dans les années 1920, l’idée d’un groupe pris pour des envoyés surnaturels dans une région coupée du monde fonctionne très bien, avec la tension classique entre bluff et réalité qui finit par se retourner contre les personnages. Verne & Associés 1913 offre un cadre encore plus proche dans l’esprit : aventuriers, cartes incomplètes, prestige usurpé, vingt fusils en pièces détachées à faire passer une frontière.

Il y a aussi une piste plus spécifique du côté de Mega 5e Paradigme. Le jeu repose sur l’exploration de branches uchroniques distinctes, alors pourquoi ne pas imaginer une Terre Parallèle où le coup de Dravot et Carnehan a fonctionné jusqu’au bout, où leur petit royaume a tenu, où le Kafiristan n’est jamais devenu le Nouristan. Des messagers y débarquant auraient de quoi s’interroger sur ce que deux aventuriers anglais peuvent faire d’un pouvoir qui dure.

  1. Kipling ne sort pas cette histoire de nulle part. Les figures qu’on lui prête comme modèles sont réelles, et souvent plus étranges que la fiction : Josiah Harlan, aventurier américain devenu « Prince de Ghor », James Brooke, premier rajah blanc de Sarawak, ou surtout Alexander Gardner, dont l’historien John Keay pense qu’il est le modèle le plus complet. Le détail macabre de la tête rapportée viendrait, lui, du sort d’Adolf von Schlagintweit, explorateur allemand décapité à Kachgar. ↩︎

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