Pour reprendre le fil de cette histoire, c’est un film dont je cherchais le nom depuis presque quarante ans.
Oui. Quarante ans.
Je me souvenais d’images vues dans Temps X, au début des années 80. Des extraits étranges, un tournage, des cascades, une impression de danger qui ne ressemblait pas à un simple film d’action. Ça m’avait marqué. Pas forcément avec précision, mais avec cette sensation tenace qu’il y avait là quelque chose de différent.
Le problème, c’est que je ne me souvenais plus du titre. Peut-être qu’il avait été cité trop vite. Peut-être que je n’y avais pas prêté attention. Toujours est-il que le nom m’avait échappé.
Pendant longtemps, j’ai cherché un peu au hasard. J’ai même cru un moment qu’il s’agissait de La Kermesse des aigles. Mauvaise piste. L’ambiance n’était pas la bonne. Et puis, récemment, à force de recouper des souvenirs, d’utiliser quelques outils en ligne, de décrire des scènes floues à des moteurs de recherche, j’ai fini par tomber dessus.
The Stunt Man.(en VF, le titre c’est : Le Diable en Boite)

Et le plus étonnant, c’est qu’en le retrouvant, je n’ai pas découvert un obscur nanar oublié, mais un film salué à sa sortie, nommé aux Oscars, porté par Peter O’Toole. Un film ambitieux. Apprécié. Et pourtant aujourd’hui largement méconnu.
Quarante ans pour mettre un nom sur une impression. Franchement, ça valait le coup.
The Stunt Man (1980), ou le cinéma comme terrain miné
Et oui, il y a des films qu’on ne voit pas vraiment ou plutôt qu’on a pas vraiment vu. On n’en capte un fragment, une scène, une ambiance. Et ça suffit pour qu’ils restent coincés quelque part pendant des années.
The Stunt Man, réalisé par Richard Rush et sorti en 1980, fait partie de ceux-là.
L’histoire tient en quelques lignes. Cameron, vétéran du Vietnam en fuite après une altercation avec la police, se réfugie sur le tournage d’un film. Le réalisateur, Eli Cross, comprend immédiatement qu’il peut l’utiliser. Un cascadeur vient de mourir, officiellement noyé après qu’une voiture a basculé d’un pont. Cameron prend sa place.
À partir de là, tout devient instable.
Un film dans le film, et un héros qui doute
Le tournage en question est celui d’un film situé pendant la Première Guerre mondiale, avec cascades spectaculaires et séquences aériennes. Mais The Stunt Man ne s’intéresse pas tant au film tourné qu’à ce qui se passe autour.
Eli Cross, incarné par un Peter O’Toole immense, est à la fois charmeur, brillant, manipulateur. Il parle d’art, de vérité, de nécessité. Il pousse Cameron à se dépasser. Il joue avec ses nerfs. Est-ce pour obtenir une meilleure performance, ou pour autre chose ? Le film ne tranche jamais clairement.

Cameron, lui, oscille. Est-il simplement engagé comme remplaçant ? Est-il manipulé ? La mort du précédent cascadeur était-elle un accident ? Ou bien le tournage lui-même est-il un piège plus vaste ?

Le film cultive ce doute avec constance. On ne sait jamais complètement si l’on regarde une répétition, une scène, ou un moment “réel” dans la vie du personnage.
C’est peut-être pour ça que ça m’avait marqué, il y avait là un coté 4ème Dimension pas complète avoué, mais totalement possible, toutes les interprétations sont possibles…

Un film de 1980 avec l’âme des années 70
Même sorti en 1980, The Stunt Man appartient encore à cette fin des années 70 où le cinéma américain se permettait d’être trouble, ambigu, inconfortable. Le héros est un vétéran traumatisé. L’autorité est séduisante et inquiétante à la fois. La frontière entre création artistique et manipulation devient floue.

Ce n’est pas un film d’action au sens classique. Les cascades sont bien là, physiques, impressionnantes, mais elles servent surtout à nourrir l’incertitude. Le spectacle est constamment parasité par la question : qui contrôle quoi ?
Pourquoi ça marque ?
Vu en extrait, hors contexte, comme à l’époque dans Temps X, le film devait sembler encore plus étrange. On croit voir un film de guerre ou un film de cascades, et puis quelque chose dérape. Le personnage de Cameron doute, est-ce qu’il est dans un film, ou est-ce qu’on essai réellement de le tuer à balles réelles. Et en tant que spectateur on est baladé tout pareil.
The Stunt Man parle du cinéma, bien sûr. Du pouvoir d’un réalisateur. Du besoin de croire à une histoire. De la facilité avec laquelle on accepte d’entrer dans un rôle si quelqu’un nous promet un sens, ou une place.
Mais il parle aussi du spectateur. De nous. De notre envie de croire que ce que l’on voit est “vrai”.
Et peut-être que si ce film reste en tête pendant quarante ans après un simple extrait, c’est précisément parce qu’il ne donne jamais de réponse claire. Il laisse planer l’idée que le décor pourrait bouger à tout moment.
Ce n’est pas confortable. Mais c’est exactement ce qui le rend fascinant.
Cadeau bonus ?
J’ai pas trouvé autre chose que le film en VO, un régal, mais en VO quand même. Le film est très difficile à trouver en français, je me demande même s’il existe autrement qu’en VHS, et encore.
Et en jeu de rôle ?
Dans l’article, on dit que le film n’est pas confortable. En jeu de rôle, c’est exactement pareil. La première tentation serait de placer les PJ dans la position de Cameron, perdus dans un tournage où ils ne savent plus ce qui est joué et ce qui est réel. Sur le papier, c’est brillant. À la table, c’est plus délicat. Douter en permanence de la réalité peut vite devenir frustrant. Si tout est potentiellement faux, les joueurs perdent leurs appuis. On ne joue plus une situation, on nage dans le brouillard. Une fois, ça marque. Trop longtemps, ça use.
Ce type de dispositif ne fonctionne vraiment que s’il est préparé avec soin et qu’il mène quelque part. Sinon, on donne surtout l’impression que le sol peut disparaître sous les pieds des personnages à tout moment. Ce n’est pas impossible à faire, mais c’est exigeant. Et parfois, un peu cauchemardesque. Comme ces rêves où l’on croit se réveiller… avant de comprendre qu’on dort encore.

Mais The Stunt Man offre d’autres pistes, plus souples et tout aussi fortes. Le tournage lui-même est un décor formidable. Un plateau de cinéma, c’est une petite société sous tension : hiérarchie implicite, pression financière, accidents plus ou moins crédibles, rivalités d’ego, secrets bien gardés. On peut y installer un thriller, une enquête, une intrigue fantastique, sans jamais casser la cohérence du monde. Le doute ne porte plus sur la réalité, mais sur les intentions.

Il y a aussi la figure du réalisateur. Pas nécessairement fou. Juste persuadé que l’art justifie tout. Un PNJ charismatique, brillant, capable de pousser les PJ à prendre des risques au nom d’un projet plus grand qu’eux. Là, le vertige devient moral. Jusqu’où accepte-t-on d’aller pour réussir, pour créer quelque chose d’exceptionnel, pour appartenir à l’histoire ?

Enfin, il reste le thème central de la cascade : risquer sa peau pour fabriquer une illusion crédible. En JDR, c’est une mine d’idées. Simuler un événement, mettre en scène une disparition, orchestrer une fausse catastrophe. Les personnages savent que c’est du théâtre. Mais le danger, lui, est bien réel. On retrouve le frisson du film, sans déstabiliser la structure du jeu.
Au fond, ce n’est peut-être pas la réalité qu’il faut fissurer, mais les certitudes. Laisser les joueurs comprendre peu à peu que quelque chose cloche, non pas dans le monde, mais dans la manière dont il est mis en scène. Et là, on tient le même vertige que dans le film, sans briser la confiance autour de la table.

the
stunt
man
The Stunt Man est un film américain réalisé par Richard Rush et sorti en 1980. D’une durée d’environ 131 minutes, il mêle thriller, satire hollywoodienne et réflexion méta sur le cinéma. Le scénario est adapté d’un roman de Paul Brodeur, et le film s’inscrit dans la continuité du Nouvel Hollywood par son ton ambigu et sa structure volontairement déstabilisante.
Au casting, on retrouve Peter O’Toole dans le rôle du réalisateur Eli Cross, face à Steve Railsback (Cameron) et Barbara Hershey (Nina). Le film a été salué à sa sortie et a reçu trois nominations aux Oscars, notamment pour O’Toole et pour la réalisation, confirmant son statut d’œuvre ambitieuse malgré sa relative discrétion aujourd’hui.


Commentaires
4 réponses à “Le Diable en boîte (The Stunt Man)”
J’ai eu le même problème pendant presque 30 ans avec Ulysse 31, diffusé pendant juste 2 mois aux États-Unis quand j’étais très jeune. Je croyais que je l’avais imaginé !
Oh, dur. Cette sensation de douter de ce qu’on a vu c’est terrible.
Je découvre ce film ! C’est malin, j’ai une envie folle de le voir maintenant !
J’aimerai le trouver en VF… Et c’est pas simple.