Détourner la fantasy sexy

le site baremaidens.com recycle les clichés de la fantasy sexy sans recul. Inutilisable tel quel en JDR, souvent gênant. Mais en détournant, recadrant et recontextualisant, ces images deviennent des mensonges visuels, de la propagande ou des icônes internes au jeu. Un bricolage conscient, critique et volontairement bancal.

On va poser ça tout de suite : on sait très bien sur quel terrain on met les pieds. Baremaidens.com, c’est NSFW. C’est payant. C’est fétichiste. C’est blindé de clichés de fantasy basique. Et pourtant, on en parle quand même. Pas par fascination naïve, pas par nostalgie baveuse, mais parce que ces images existent, circulent, et font partie de l’imaginaire visuel qui traîne encore autour du jeu de rôle.

La fantasy illustrée a toujours eu un rapport compliqué au corps. Clyde Caldwell, Boris Vallejo, Julie Bell, Frazetta, Hubert de Lartigue au pif pour l’exemple.

Tous rangés un peu trop vite sous la même étiquette. À tort. Caldwell, c’est un peu l’icône figée, la pose publicitaire et les chouettes couv’ de JdR. Vallejo et Bell, c’est la peinture académique bodybuildée, le corps comme sculpture idéalisée (mais on pourrait citer aussi Chris Achilleos, Manuel San Julian et tant d’autres).

illustres illustrateurs

Détourner la fantasy sexy
Détourner la fantasy sexy
Frank Frazetta (1928-2010)
Détourner la fantasy sexy
Détourner la fantasy sexy
Détourner la fantasy sexy
Détourner la fantasy sexy

Frazetta, c’est la violence, la sueur, le mouvement, l’histoire racontée en une image. De Lartigue, c’est l’illustration narrative, parfois fétichiste, oui, mais toujours pensée comme une scène, pas juste comme un produit.

Mais c’est qui ?

Frank Frazetta (1928-2010)

Frank Frazetta est un illustrateur et peintre américain, souvent qualifié de « parrain de l’art fantasy ». Il commence par la bande dessinée dans les années 1940 et 1950, travaillant sur des genres très variés, du western au récit d’aventure, avant de s’imposer comme illustrateur à partir des années 1960. C’est à ce moment-là qu’il trouve vraiment sa voie, en quittant le cadre strict de la BD pour la peinture et l’illustration de couvertures.

Son apport majeur à la fantasy tient à une chose simple mais décisive : il remet le corps au centre. Ses personnages sont lourds, musculeux, fatigués, violents, parfois presque bestiaux. Les scènes ne sont pas figées ou décoratives, elles donnent l’impression d’un instant arraché au chaos. Avec ses couvertures pour Conan le Barbare de Robert E. Howard, Frazetta impose une vision de la sword and sorcery qui n’est ni propre ni héroïque au sens classique, mais primitive, sensuelle et brutale.

Frank Frazetta (1928-2010)
Frank Frazetta (1928-2010)
Frank Frazetta (1928-2010)

Avant Frazetta, l’imaginaire fantasy illustré est souvent très sage, influencé par l’illustration académique ou le conte. Après lui, tout change. Il influence directement des générations d’illustrateurs, mais aussi le cinéma, la bande dessinée, le jeu de rôle et même la musique. Une grande partie de l’esthétique « barbare » des années 1970-1980, des pochettes de disques au design de personnages de JDR, lui doit énormément.

Enfin, l’importance de Frazetta ne tient pas seulement à son style, mais à son impact culturel. Il a fixé des images mentales durables, parfois plus fortes que les textes qu’il illustrait. Quand on pense à Conan, à la fantasy sauvage, ou à certaines formes de pulp musclé et sombre, on pense souvent à Frazetta sans même le savoir. Il n’a pas juste illustré la fantasy, il l’a rendue physique, un peu crade, vivante.

BareMaidens arrive bien après tout ça. Et c’est là que ça coince. Le site recycle des codes visuels sans leur contexte. Guerrières sexy, magiciennes dénudées, prêtresses improbables. Des corps jeunes, normés, lissés.

Ce ne sont pas des personnages, ce sont des surfaces. Des images faites pour être regardées, pas racontées.

Dit comme ça, on pourrait s’arrêter là et passer à autre chose. Sauf que ce serait trop simple.

Du point de vue du jeu de rôle, l’intérêt n’est clairement pas dans l’usage premier degré. Sortir ce genre d’image à table, telle quelle, c’est souvent lourd, gênant, parfois excluant.

Sans parler des questions de droit ou du malaise très concret de devoir expliquer pourquoi tu as ce genre de visuels sur ton disque dur.

Le fameux “c’est pour un JDR” n’a jamais convaincu personne.

Détourner la fantasy sexy
Détourner la fantasy sexy
Détourner la fantasy sexy

En revanche, en détournement, là, ça devient intéressant.

Recadrer une image, c’est déjà la saboter. Enlever la pose, couper le regard, isoler un visage ou une armure. Certaines images BareMaidens, pourtant issues d’un site adulte, deviennent alors parfaitement banales. Une cheffe de guerre en armure lamellaire crédible. Un portrait voilé, marqué par des rites ou des cicatrices. Sorties de leur contexte, ces images ne posent plus problème. Elles deviennent des PNJ comme les autres.

Détourner la fantasy sexy
Détourner la fantasy sexy

Le vrai potentiel est là. Utiliser ces visuels comme des mensonges internes au monde de jeu. Des représentations idéalisées produites par le pouvoir. Des fresques de temple. Des affiches de propagande. Des images qui mentent sur ce qu’elles montrent. Dans une fantasy décadente ou cynique, c’est même très efficace.

Il y a aussi un plaisir un peu punk à recycler ce qui est gênant. À prendre un cliché fatigué et à le retourner contre lui-même. Le moment où quelqu’un reconnaît la source est toujours un peu absurde. Un peu drôle. Un peu gênant aussi. Mais le JDR n’a jamais été un loisir propre et bien rangé. C’est du bricolage, du collage, du détournement permanent.

Évidemment, il y a des limites. Chercher des images “safe” sur ce genre de site est pénible, parfois franchement problématique. Ce n’est pas anodin, ni neutre. Et il faut être lucide là-dessus. Ce n’est pas une recommandation, encore moins une défense.

Chercher des images “safe” sur ce genre de site est pénible

Chercher des images “safe” sur ce genre de site est pénible
Chercher des images “safe” sur ce genre de site est pénible
Chercher des images “safe” sur ce genre de site est pénible
Chercher des images “safe” sur ce genre de site est pénible

Mais regarder ces images comme des fossiles culturels encore actifs, ça a du sens. Elles racontent ce que la fantasy a longtemps été. Ce qu’elle a encore du mal à lâcher. Et ce que le jeu de rôle peut choisir d’en faire aujourd’hui.

Les ignorer.
Les subir.
Ou les démonter consciemment.

Et si on peut en tirer des personnages crédibles, des usages critiques, ou juste une bonne dose de rire un peu jaune autour d’une table, alors oui, ça vaut le coup d’en parler. Même sur la corde raide. Surtout sur la corde raide.



Avoir encore plus de SCRiiiPT ?

Abonne-toi pour recevoir nos élucubrations directement dans ta boîte mail, fraîches (ou moisies) selon le jour.