Entre les années 1940 et les années 1970, un type de magazine destiné à un lectorat masculin a connu son âge d’or : les men’s adventure magazines (ou MAMs). Mélangeant récits sensationnalistes, guerre, survie, érotisme soft et masculinité exacerbée, ces publications ont marqué leur époque avant de tomber dans l’oubli.
Pourtant, elles ont largement influencé la culture populaire, du cinéma aux comics, en passant par certains jeux de rôle et la littérature de genre. Leur imagerie forte et leur ton outrancier ont laissé une empreinte indélébile sur les récits d’action et d’aventure modernes, et ce, même si leurs valeurs doivent aujourd’hui être recontextualisées.
Origines et contexte
Les men’s adventure magazines prennent racine dans la tradition des pulps des années 1920-30, mais avec un positionnement plus proche des true crime magazines et des récits de guerre popularisés après la Seconde Guerre mondiale.
Leur ascension s’explique par un lectorat masculin avide d’histoires de héros intrépides, de soldats invincibles et de rescapés face à des dangers exotiques. Avec la montée du format de poche et du magazine illustré, les éditeurs ont vu une opportunité d’adapter le modèle pulp à un public plus adulte, en misant sur une imagerie plus choquante et des récits encore plus outranciers.
En parallèle, la montée des tensions géopolitiques durant la Guerre froide a offert un terreau fertile à ce type de récits. L’ennemi était partout : dans les jungles d’Asie du Sud-Est, derrière le rideau de fer soviétique, caché dans les ruines nazies laissées par la guerre. Les héros de ces magazines devaient triompher de toutes ces menaces, dans un mélange d’idéalisme simpliste et de violence décomplexée. L’objectif était autant de distraire que de renforcer un certain sentiment de supériorité occidentale face aux dangers perçus de l’époque.
Un cocktail explosif de thèmes
Les MAMs sont caractérisés par un mélange improbable de récits héroïques, d’exagérations absurdes et d’illustrations percutantes. Parmi les thématiques les plus courantes :
- Horreurs de la guerre : Des histoires prétendument vraies de soldats affrontant des ennemis impitoyables, souvent avec une propagande anti-communiste marquée durant la Guerre froide. Ces récits insistaient sur l’endurance héroïque des soldats et la barbarie de l’ennemi.
- Survie extrême : Des récits où des hommes se battent contre des bêtes féroces, des jungles hostiles ou des hordes d’ennemis sans fin. Certains magazines mettaient en scène des survivants naufragés, des explorateurs piégés dans des territoires hostiles, ou encore des vétérans livrés à eux-mêmes dans une nature inhospitalière.
- Séduction et trahison : Des femmes fatales, des espions séducteurs et des missions où le protagoniste oscille entre son devoir et ses pulsions. L’image de la femme dans ces récits est souvent limitée à une fonction décorative ou manipulatrice, renforçant des stéréotypes profondément ancrés.
- Torture et brutalité : Un penchant pour l’exagération, notamment avec des nazis sadiques, des expériences médicales inhumaines et des camps de prisonniers infernaux. Ces récits insistaient sur la souffrance des héros pour exalter leur résilience et leur virilité triomphante.
- Criminels et gangsters : Dans la lignée des true crime magazines, avec des récits d’évasions spectaculaires et de règlements de comptes violents. Ils mettaient souvent en scène des héros vengeurs, prêts à éliminer des criminels de manière brutale.

Une esthétique marquante
L’un des éléments les plus reconnaissables des men’s adventure magazines est leur iconographie. Couvertures tape-à-l’œil, illustrations hyper-détaillées et scènes d’action figées dans un instant dramatique. Certains artistes comme Norman Saunders, Mort Künstler et Gil Cohen ont façonné l’esthétique de ces magazines, avec des couleurs vives et des expressions exagérées.

Ces illustrations participaient à l’exagération du contenu et jouaient un rôle essentiel dans l’attraction du public. Les scènes représentaient souvent des situations impossibles : des hommes ligotés face à des tigres affamés, des soldats affrontant seuls une armée ennemie, ou des femmes à moitié dévêtues essayant d’échapper à des tortionnaires caricaturaux.
Un paradoxe culturel : fascination et remise en question
Aujourd’hui, ces magazines sont devenus des objets de collection, fascinants pour leur exagération presque caricaturale et pour l’imagerie qu’ils ont véhiculée. Pourtant, ils posent aussi une question plus complexe : comment gérer cet héritage ?
D’un côté, on ne peut nier l’impact de ces récits sur notre imaginaire. Les films d’aventure, les comics, certains jeux de rôle et même les blockbusters contemporains sont les héritiers de ces histoires exagérées. On apprécie souvent l’énergie brute du pulp, ses illustrations percutantes, son goût pour l’évasion et le spectaculaire.
Mais d’un autre côté, ces récits véhiculent des stéréotypes problématiques : masculinité toxique, visions racistes ou colonialistes, figures féminines souvent réduites à des rôles de séduction ou de trahison. Un regard critique est donc nécessaire.
Vers une évolution du pulp ?
Ce paradoxe pousse à réfléchir à une évolution possible du genre : une forme de New Pulp qui garderait l’essence de l’aventure et du spectaculaire tout en proposant des valeurs plus inclusives. Quelques pistes :
- Des héros plus diversifiés : Ouvrir le champ des protagonistes, éviter le modèle unique du héros blanc musclé et solitaire.
- Un regard neuf sur l’exotisme et l’aventure : Moins de clichés colonialistes, plus de récits qui donnent une voix aux cultures locales et évitent de les réduire à des obstacles ou des mystères à résoudre.
- Des figures féminines et LGBTQ+ pleinement intégrées : Plus que de simples accessoires narratifs, ces personnages peuvent être aussi riches et moteurs de l’histoire que les figures classiques du pulp.
- Une évolution des enjeux : Au-delà du simple affrontement manichéen, proposer des dilemmes plus complexes, où l’intelligence et la coopération prennent autant de place que la force brute.
- Un ton qui joue avec les codes : Conserver une part d’exagération et d’action, mais avec un regard plus critique, voire ironique, sur certains archétypes usés.
Un sujet à approfondir
Ce premier aperçu posé, nous explorerons dans de futurs articles comment les men’s adventure magazines ont influencé d’autres médias et comment des récits d’action et d’aventure modernes peuvent s’en inspirer tout en renouvelant leur approche. L’objectif ? Ne pas renier cet héritage, mais le faire évoluer vers une nouvelle génération d’histoires qui conservent le frisson de l’aventure tout en s’affranchissant des limites d’hier.
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