Les Q-ships : Les navires-leurres de la première guerre mondiale

Q-Ships vs U-Boote

Face à l’efficacité de la guerre sous-marine menée par les U-boots du Kayser, les alliés se trouvèrent bien démunis au début de la première guerre mondiale : comment s’opposer à des adversaires qu’on ne voit pas ?

Les convois escortés par des destroyers et autres corvettes ne se mettent que progressivement en place. Parmi les autres idées de lutte contre le péril sous-marin, il en est une qui a été mise en pratique rapidement et qui peut montrer un intérêt certain dans le cadre d’un jeu de rôle : les Q-ships dits aussi mystery ships, ou navire-leurres.

Figure 1 : HMS Hyderabad, le premier navire spécifiquement conçu comme Q-ship

La situation : les trop efficaces U-boote du Kayser

Pendant la première guerre mondiale, les sous-marins allemands de la Kayserliche Marine ont d’emblée connu de grands succès contre les flottes alliées. Ces navires économiques permettent de menacer le commerce maritime, vital pour les îles britanniques, et de briser le blocus établi par la Royal Navy. Par exemple, l’action du 22 septembre 1914 a vu le seul U-boot U-9 couler trois croiseurs cuirassés de la classe Cressy en un peu plus d’une heure : 1459 marins et officiers périrent, pour l’essentiel des réservistes. Les cargos coulaient, torpillés ou sabordés après abordage. Vapeurs comme voiliers étaient sous la menace des U-boots allemands.

U-Boot U9

U-Boots peu performants

Heureusement les U-boots de l’époque sont peu performants. Bien qu’ils aient une vitesse de plus de 14 nœuds en surface, ils sont très lents sous l’eau (à peine 8 nœuds) ; en outre, ils emportent peu de torpilles, elles sont donc précieuses. Le U-9 qui a coulé les trois croiseurs disposait de quatre tubes et six torpilles. Pas question de les gaspiller sur n’importe quelle cible ! Enfin, ces coûteuses torpilles ne sont pas toujours fiables et les engins qui ne détonnaient pas contre la cible étaient fréquents.

Q-ships
Figure 2 Sous-marin allemand SM U-45

Par exemple, lorsque l’Olympic, sister-ship du Titanic, est passé en cale sèche après-guerre, on a retrouvé un impact sphérique de la taille d’un ballon de football sur sa coque. Le paquebot avait été torpillé pendant sa carrière de transport de troupes sans que les explosifs ne détonnent.

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L’Olympic arrivant à New York lors de son voyage inaugural, le 21 juin 1911.

Attaque de surface

Les commandants allemands ont l’habitude d’attaquer en surface, où leurs navires sont tout de même plus rapides que sous l’eau, en utilisant leur canon voire en abordant le navire ennemi. En effet, d’après le droit de la mer un submersible est obligé de faire surface près du navire, de le fouiller et de mettre l’équipage en lieu sûr avant de procéder à l’attaque. Il était admis qu’un commandant allemand fasse de même pour un navire neutre, afin de savoir si la cargaison avait pour but un port allié ou pas : dans l’affirmative seulement, il pouvait couler le navire.

Côté allié

Du côté allié, les moyens de détection sont réduits : si en 1916, un U-boot a été coulé grâce à l’utilisation d’un hydrophone, c’était encore un matériel expérimental et diffusé à dose homéopathique. Micros directionnels placés sous la coque, les hydrophones sont loin d’être infaillibles et ils n’offrent qu’une portée limitée, quelques centaines de mètres, et un arc de recherche étroit. Pas de sonar ou de radar en ce temps-là : ne restent que les jumelles des guetteurs, qui scrutent la surface de la mer à la recherche du sillage caractéristique d’un périscope.

Q-ships

Au début de la guerre, les doctrines tactiques alliées ne prennent pas la mesure de la menace sous-marine, même au sein de la Royal Navy. Les équipages des trois croiseurs coulés par le U-9 craignaient davantage les mines que les torpilles allemandes (voir ci-dessus) et on préconise que les navires marchands naviguent isolément, pour éviter des concentrations faciles à attaquer – et faire l’économie d’une escorte, qui oblige à immobiliser des navires de guerre. Ce qui paraît logique à première vue ne l’est absolument pas : la mer est vaste, un convoi est difficile à repérer et à attaquer ; alors qu’il suffit aux commandants de sous-marins de se coordonner un peu et d’attendre près des ports pour couler les navires isolés comme ils arrivent.

Des propositions furent faites chez les alliés pour profiter des choix tactiques ennemis. Il semble que la réaction française ait été plus rapide que celle des Anglais mais ils parvinrent à la même conclusion : il s’agissait d’employer des navires assez petits pour que les sous-marins ne les torpillent pas d’emblée mais essaient au contraire de s’en emparer pour les saborder ou les couler à coup d’obus.

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Figure 3 HMS Polyanthus, sous un magnifique camouflage « Dazzle« 
censé rendre la vue par le périscope plus difficile

Le concept : des navires-pièges pour tromper l’ennemi

Appâter les commandants allemands

Les Q-ships sont donc conçus pour appâter les commandants allemands : trop petits pour valoir le tir d’une précieuse torpille, ils sont en revanche armés pour combattre l’ennemi une fois émergé. Ces navires-leurres étaient de toutes tailles et de toutes natures : des chalutiers, des voiliers, des caboteurs, de petits cargos, des yachts voire des escorteurs, de 4000 à quelques dizaines de tonnes. Le Hyderabad, de 600 tonnes, avait un tirant d’eau très faible pour que les torpilles passent sous sa coque sans lui nuire. Les plus petits restaient non loin des côtes, les plus gros partaient au large.

Un armement adapté

Des canons sont positionnés pour pouvoir tirer sur les flancs, là d’où il est le plus facile de tirer sur un sous-marin puisque c’est là qu’ils se positionnent eux-mêmes pour arraisonner un navire.

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Figure 4 HMS Probus, un brick-goélette armé

Ce sont des pièces de calibre moyen, 75 ou 100mm pour les Français, 12 livres (76mm) ou 4 pouces (102mm) chez les Anglais. Des mitrailleuses permettent d’affronter une tentative d’abordage ou éliminer les membres d’équipage sur la « baignoire ». Certains ont été équipés de tubes lance-torpilles ou de grenades sous-marines. Les tubes lance-torpilles sont souvent fixes, placés dans la coque sous la ligne de flottaison, une pratique fréquente à l’époque mais concrètement peu pratique. Les tubes qui peuvent pivoter offrent de meilleures performances. Bref, voiliers ou vapeurs, cargos ou caboteurs, malgré leur aspect anodin ils avaient du répondant en cas d’attaque !s ou caboteurs, malgré leur aspect anodin ils avaient du répondant en cas d’attaque !

Une particularité : un type de Q-ship consistait en une paire de navire. Un chalutier d’apparence anodine prenait en remorque un petit sous-marin anglais de type côtier, trop petit pour affronter les U-boots. Une fois l’ennemi émergé, le sous-marin anglais le torpillait. La méthode a fonctionné… Comme quoi.

Subterfuges

Les Q-ships ont porté des cloisons amovibles et autres subterfuges pour dissimuler leur apparence : faux roof, chaloupes factices, cargaison de caisses vides entassé sur le pont, cheminée démontable. Devant les canons, des sabords sont donc placés que les artilleurs rabattent pour faire feu sur un sous-marin ennemi en surface. Les voiliers étaient équipés de moteurs auxiliaires et d’équipements de radio : il fallait alors dissimuler la cheminée et les antennes, voyantes à l’époque, dans la mâture. On remplissait leurs cales de tonneaux vides, de bois et autres matériaux pour les maintenir à flot même torpillé. Efficacité non garantie ! En effet, la salle des machines est pile au centre du navire : c’est une grande salle vide, remplie de chaudières brûlantes et autres dispositifs mécaniques : c’est l’endroit le plus susceptible d’être touché (les commandants de U-boots visaient le cœur du navire) et le plus fragile. Une torpille à cet endroit, le navire peut se couper en deux…

Q-ships
Figure 5 L’équipage de combat d’un Q-ship met un canon de pont en batterie :
la cloison factice qui le cachait à la vue a été basculée (à droite)

Prêt à se battre en permanence

Les Q-ships portaient un équipage nombreux, composé de deux sortes de marins : l’équipage de combat, constitué de militaires, devait être prêt à se battre en permanence ; un équipage de panique, composé de civils, qui devait (faire semblant d’) obéir aux ordres d’un commandant ennemi, comme évacuer le navire ou autre. Pour pousser le réalisme le plus loin possible, certains matelots se déguisaient en femmes, d’autres utilisaient du maquillage pour figurer le cuisinier noir, avec un perroquet en peluche dans une cage.

En pleine action : le Q-ship face au U-boot

Le Q-ship part faire des ronds dans l’eau pendant un certain temps, selon son autonomie, ses ordres, sa zone de mission etc. Certains restaient en Mer du Nord, d’autres rejoignaient les côtes africaines.

Repéré 

Un sous-marin est repéré : son périscope laisse un sillage caractéristique. Pourtant l’état-major ne doit rien laisser paraître : il faut attendre. Les minutes passent, aucune torpille n’a été lancée, on peut donc espérer (!) une attaque en surface. De fait, la proue noire du navire ennemi émerge dans un gros bouillonnement d’écume. Rapidement, l’équipage allemand prend place, derrière le canon de pont et derrière une mitrailleuse installée sur le kiosque. Un officier empoigne son porte-voix pour appeler l’équipage de l’innocent cargo : dans un anglais ou un français impeccable, quoique teinté d’un accent germanique difficile à cacher, il ordonne de mettre en panne (stopper les machines) : le commandant est prié de venir à bord avec les papiers du bâtiment.

Q-ships
Figure 6 HMS Prize contre un U-boot : l’équipage de panique quitte le bord en canot
pendant que l’équipage de combat se prépare à faire feu

Prêts à faire feu au dernier moment

Le branle-bas de combat est discrètement lancé à bord du Q-ship, pendant que le sous-marin s’approche. L’officier anglais ou français refuse d’obéir aux ordres donnés par le commandant allemand, alors ce dernier ordonne aux marins d’évacuer le Q-ship dans les canots avant d’ouvrir le feu. L’équipage de panique passe à l’action, les hommes en font des tonnes, pour faire plus vrai : des cris, une petite bousculade, tout pour donner à penser que le U-boot avait trouvé une proie sans défense. Pendant ce temps, les artilleurs pointaient leurs pièces en cachette vers le U-boot, prêts à faire feu au dernier moment : à 1000 mètres ou moins, c’est à bout portant pour un canon qui tire à plus de 10 kilomètres…

Le premier tir doit être décisif

Le commandant du Q-ship lance un ordre : faites feu ! Les pièces sont démasquées, les sabords basculent révélant le museau noir des canons. Sans attendre, les officiers déclenchent le tir. En face, les allemands sur leur sous-marin font de même. Le premier tir doit être décisif, il n’y en aura peut-être pas d’autre ! Un U-boot peut plonger en trente secondes, le Q-ship doit sans attendre placer des obus de sorte de percer la coque de son ennemi. Si le commandant allemand décide d’affronter le navire-leurre, un duel d’artillerie s’engage : le sous-marin est une petite cible, très basse sur l’eau, mais son canon est redoutable entre les mains expertes des marins bien formés. Le Q-ship est un navire civil, sa construction n’a pas été faite pour qu’il résiste à des obus d’artillerie de marine. Les dégâts peuvent vite être importants à bord.

Les mitrailleuses entrent en action : les servants visent la « baignoire » où s’entassent des officiers et des marins allemands ; c’est aussi là qu’ils ont mis en œuvre une Maxim aux rafales mortelles. Les balles percent le bordé des deux navires, aucun blindage ne protège les hommes. La distance seule empêche un tir trop précis. Les servants tombent, fauchés par la mitraille : d’autres matelots enjambent les corps de leurs camarades pour les remplacer. On emmène les blessés dans le navire et on pousse les morts de côté.

Endommagé

Le canon du Q-ship a touché le U-boot ! Le sous-marin endommagé pouvait tenter une plongée rapide, sous les tirs ennemis. On croit en surface qu’il a coulé mais même avec une avarie, le navire allemand peut rentrer à bon port voire contre-attaquer avec ses torpilles. Le Q-ship emporte parfois des grenades sous-marines : il faut remettre les machines en marche, prendre de la vitesse et manœuvrer pour se placer au-dessus de la dernière position connue du sous-marin. Les grenades tombent dans l’eau et s’enfoncent : si la fusée d’allumage a été bien réglée, le sort du U-boot est scellé. Parfois elles détonnent à une mauvaise profondeur et l’allemand s’en tire.

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Figure 7 HMS Dunraven attaque le U-boot qui vient de le torpiller

Statistiques

Les anglais ont lancé entre 180 et 200 Q-ships, bien plus que les français : certaines sources parlent de 370 Q-ships au total. Les Q-ships ont participé à 150 engagements, où ils auraient coulé 14 U-boots (10 % des pertes de sous-marins allemands pendant la guerre) et endommagé 60 autres. Notez le conditionnel : il fut des sous-marins endommagés qui purent rejoindre leur port-base. En retour, 27 Q-ships auraient été perdus ; une autre statistique donne 38 navires perdus sur 198.

Les Q-ships ont donc connu des résultats non négligeables, quoiqu’ils fussent finalement moins efficaces que les champs de mines pour couler des U-boots. Certains historiens estiment que leurs attaques ont poussé le commandement de la Kayserliche Marine à pratiquer la guerre sous-marine à outrance : on arrête les comportements chevaleresques et on torpille tout navire sans avertissement. Ce qui n’a pas été sans conséquence, puisque ce fut l’un des motifs de l’entrée en guerre des États-Unis.

Du secret entourant les Q-ships, vient aussi leur autre nom : mystery ship. En effet la Royal Navy n’a jamais reconnu leur existence de manière officielle pendant la guerre. Agissant de manière confidentielle, les navires étaient parfois affectés à d’autres tâches, ravitailleurs de sous-marins, escorteurs de convoi ou transports de troupe. Leurs missions anti-sous-marines restaient cachées, entre autres à cause de leurs noms fictifs…

Et pour du jeu de rôles ?

Ce qui est intéressants avec les Q-ships, c’est qu’ils offrent pas mal de situation de jeu pour un scénariste et un maître du jeu.

En général, les joueurs préfèrent ne pas avoir trop de chefs au-dessus d’eux. Or la période de la première guerre mondiale est le domaine des militaires, donc des ordres. Or les Q-ships ont, pour les navires anglais, des équipages partiellement civils qui les mettent en œuvre : on peut extrapoler que ces marins et officiers collaborent avec la Royal Navy mais qu’ils n’ont pas d’ordres à recevoir d’un militaire. On peut donc les voir comme des corsaires, officiers non conventionnels livrés à eux-mêmes et libérés de la hiérarchie.

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Figure 8 HMS Farnborough, un Q-ship sous sa véritable apparence
(avec emplacement de ses armes lourdes) et sous un de ses déguisements

Je suis un innocent marin qui n’a rien à se reprocher…

Les équipages des Q-ships doivent se comporter normalement dans les ports où ils font escale, c’est-à-dire cacher qu’ils agissent pour les marines alliées contre les U-boots allemands. Or les allemands avaient aussi des espions dans les ports, qui renseignaient les services secrets du Kayser sur les mouvements de navire. Les marins des Q-ships devaient donc lâcher certaines informations lors des escales, en espérant que l’information atteigne Berlin puis les commandants de U-boots pour repérer les circuits, les réseaux, etc. Oui, ils jouaient le rôle de « marin bavard » pour distiller de fausses précisions sur leur route, leur cargaison etc.

On peut imaginer qu’en plus des marins ci-dessus, d’autres devaient rechercher dans les ports d’éventuels espions allemands ou de possibles agents ennemis en quête d’informations, en lien plus ou moins étroits avec les autorités navales alliées sur place : rendez-vous secrets, messages codés, filatures et autres combats au couteau dans une allée sombre contre des agents ennemis…

Une foule à interpréter

L’équipage propose toute une galerie de personnages aptes à interagir avec les PJ, voire à permettre à un joueur malchanceux de remplacer son PJ défunt ou capturé. Plutôt que de détailler tous les membres d’équipage, voici une astuce : bien sûr, chaque matelot peut avoir une particularité, borgne, chauve, roux, russe, il a un petit singe, c’est une grande gueule, il a un regard de fouine. Quand les PJ ont commencé à avoir des liens avec certains d’entre eux, il est alors possible de détailler davantage ceux que les PJ préfèrent.

Parmi les 100 hommes d’équipage, il peut, non, il va y avoir un traître ou du moins, un individu âpre au gain qui acceptera de trahir les alliés et d’aider l’Allemagne contre argent. Aux PJ de le trouver et de l’éliminer – ou de l’utiliser comme agent-double. Enfin, certains joueurs vont aimer les caractéristiques du canon de 4 pouces ou de la torpille de 356mm : combien de dégâts ?

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Figure 9 Un U-boot fait surface après avoir torpillé un navire

Les PJ composent l’état-major

Idéalement, les PJ doivent former l’état-major du Q-ship : d’abord ils seront spectateurs, d’autres prennent des décisions et ils obéissent. Puis un évènement les met en avant : un obus ennemi frappe la passerelle et élimine l’état-major, à eux de les remplacer au pied levé. Chacun garde sa spécialité, chef-machine, artilleur, etc., mais tous participent aux prises de décisions, sans laisser le commandant prendre seul les choix qui engagent tout le monde.

Les commandants de Q-ships utilisaient des méthodes dignes de celles des pirates pour tromper leurs cibles : les corsaires de la Kayserliche Marine employaient les mêmes contre les cargos alliés. Les équipages pouvaient repeindre la coque et la superstructure de leur navire pour lui donner une nouvelle apparence et repasser dans la même zone sans se faire repérer. Bien sûr, le nom peint en poupe n’était jamais « bateau-leurre XXX » mais on y lisait Marguerite, Normandy, HMS Tamarisk ou autre. Ils emportaient des pavillons de nations neutres, pour dissimuler leur nationalité. Il n’en est pas de même une fois le sous-marin apparu : le Q-ship doit absolument arborer son réel pavillon pour le combat.

Le commandant a fort à faire

Les commandants des Q-ships devaient alterner les routes fréquentées et les dessertes inhabituelles, espérant qu’un sous-marin rôde dans les parages. Informés des dernières attaques connues, ils devaient estimer le cap du U-boot, la possible zone de patrouille qui lui était assignée, etc. Le sous-marin en est-il au début de sa mission, ses tubes lance-torpilles pleins et ses matelots en pleine forme ? Ou avait-il déjà écumé la région, ses tubes déjà vidés plus ou moins utilement et en route vers son port d’attache pour refaire le plein et reposer son équipage ?

Comme tous les commandants du temps, ceux des Q-ships devaient s’occuper de tout : le ravitaillement en charbon ou en mazout, l’achat de vivres, voire trouver des cargaisons et recruter des hommes. À part pour ces deux derniers points, les officiers doivent donc continuer à faire comme si, contacter des intermédiaires, conclure des accords et prendre des marchandises, au moins fictivement, sans quoi ils pourraient attirer l’attention sur leur navire et eux. Les commandants disposent d’une certaine somme d’argent liquide pour les frais imprévus : ceux des Q-ships peuvent avoir en plus de quoi corrompre un officiel neutre, un négociant ou un fonctionnaire, etc.

Q-ships
Figure 10 USS Santee, un navire américain réquisitionné par la Royal Navy pour servir comme Q-ship

Action commando au programme

Pour les attaques de U-boot en surface, les alliés avaient même imaginé doter les Q-ships de bombes à gaz pour éliminer les équipages ennemis : en effet le commandant du navire arraisonné devait se rendre à bord du sous-marin. Là, il suffisait de jeter les bombes par les issues ouvertes du U-boot pour gazer tout le monde à bord… Ça n’a jamais marché mais, sait-on jamais ? Les combats au canon peuvent occuper certains marins du bord pendant que d’autres tentent de prendre l’autre navire à l’abordage : de quoi connaître aussi les affrontements à courte portée voire au corps-à-corps entre marins alliés et sous-mariniers allemands dans des canots.

On a parlé plus haut des corsaires allemands, célèbres pendant le premier conflit mondial. On pourrait imaginer que la Kayserliche Marine dépêche un tel navire pour affronter les Q-ships aux côtés des U-boots. Un duel contre un raider allemand, ça tente quelqu’un ? Les forceurs de blocus et autres sont en général des unités assez importantes, plus en tous cas que les Q-ships. Il va y avoir de la bagarre !

De même, les PJ se montreront-ils chevaleresques, à l’image de ce pilote qui a posé son zinc pour extirper son ennemi vaincu de l’avion en flamme où il était coincé ? Ou seront-ils sans pitié, comme l’équipage du HMS Baralong, dont l’équipage a tué jusqu’au dernier allemand d’un U-boot, y compris les prisonniers ramenés à bord ? La guerre de 14-18 a été le théâtre d’actes dignes de films de capes et d’épées mais aussi un cimetière où sont entassés des millions de soldats gazés, brûlés vifs ou abattus à la mitrailleuse. Si les PJ peuvent se poser quelques questions sur la portée de leurs actes, et les joueurs eux-mêmes, ça n’en sera que mieux.

Du point de vue des règles

Ainsi que le savent ceux qui ont un jour navigué, à la mer les journées sont longues, répétitives et remplies de tâches sans grand intérêt. La routine règne et chaque jour est semblable à la veille comme au lendemain. Laver le pont le matin, tenir le cap, charger du charbon ou préparer le repas, voilà qui n’a rien à faire autour d’une table de jdr. Faire un jet de serpillière, chaque jour ? Naan.

Sauf que la mer, ce sont aussi des moments très intenses, et en temps de guerre il y en a plus encore : les tempêtes et les combats. Là, ça fuse, il y a mille choses à faire, on court partout, les grosses vagues qui balaient le pont, le bruit du canon et les gerbes des obus dans l’eau, calculer une solution de tir pour la torpille, soigner les blessés, ça n’arrête pas. Et pour ça, les règles de jeu de rôles sont parfaites.

Le stress, voilà l’ennemi

Pour animer les moments creux, faites tester la santé mentale du PJ. Les marins des Q-ships sont à cheval sur un bateau-leurre plein d’obus, une chèvre destinée à appâter un sous-marin ennemi dont une seule des torpilles, bien placée, peut couper un bateau en deux ou couler un cuirassé… Le stress est intense : y aura-t-il une attaque aujourd’hui ? Demain ? En plein jour ou la nuit venue ? Par beau temps ou pas mauvaise mer ?

Le stress, voilà l’ennemi : il paralyse, il brouille l’esprit, il pousse à faire n’importe quoi. Il empêche de dormir et de manger ou alors il force à se gaver de nourriture. Il perturbe les relations humaines, avec ceux-là même dont on aura le plus besoin au pire moment. Or les PJ sont posés sur une coque de noix remplie de carburant et d’explosifs, isolés en pleine mer à la merci de tous ses dangers, pendant une guerre totale et sans pitié (guerre sous-marine sans restriction) contre des ennemis invisibles et capables de détruire le navire sans préavis et sans remords.

Si les règles de votre jeu le permettent, testez la santé mentale des PJ à intervalle régulier. Restez dans des conséquences réalistes pour les échecs, peut-être en vous inspirant des lignes ci-dessus, et poussez les joueurs à interpréter un pétage de plomb ou autre comportement induit par l’angoisse permanente. Permettez que les PJ récupèrent, par exemple lors des escales ou même à bord, lors de fêtes improvisées ou de moments de détente, quitte à les surprendre par une alerte juste après.

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Figure 11 HMS Narcissus, sloop de la Royal Navy qui a servi de Q-ship
THE ROYAL NAVY IN THE FIRST WORLD WAR (Q 75456) Sloop HMS Narcissus with a single funnel, probably used as a Q ship. Copyright: © IWM. Original Source: http://www.iwm.org.uk/collections/item/object/205320243

Prendre soin du matériel

L’entretien courant du navire est important : il permet qu’il soit totalement opérationnel lors d’une action de combat, sans empêcher la panne inattendue ou le pépin mécanique. Les PJ doivent régulièrement tester leurs compétences (Réparation, Mécanique ou autre) : en cas d’échec, il peut ne rien se passer ou une panne peut se révéler, qui doit être réparée rapidement (un nouveau test de compétence). Le MJ prend note de ces évènements. Lors d’une attaque, les échecs sont repris pour établir un état final : l’équipement va-t-il tenir bon ou pas ? Les soucis arrivent, c’est bien connu, au pire moment : la vitesse qui baisse inexplicablement, la hausse du canon ne dépasse pas 10° au lieu des 25° habituels, le monte-charge des obus qui se bloque, etc. Un entretien régulier n’est donc pas inutile !

Le navire peut devenir un personnage à part entière, géré conjointement par les joueurs et le maître du jeu. Il a ses caractéristiques, ses points forts et ses points faibles : il peut se mettre à vibrer au-dessus d’une certaine vitesse, il peut gémir quand il prend la vague sur l’avant gauche, il peut y avoir toujours de l’eau dans la cale arrière ou le tube lance-torpille arrière peut se coincer après chaque tir. Rares sont les jeux (à ma connaissance) qui permettent de noter tout cela mais leur navire est le principal moyen de survie des PJ, autant lui donner un peu d’importance.

Quelques idées de scénarios en vrac

Dans une galaxie lointaine

Les Q-ships décrits ici sont typiques de la première guerre mondiale, rien ne vous empêche d’utiliser les mêmes concepts dans un autre univers. Dans une galaxie lointaine, l’Empire galactique réquisitionne votre corvette corellienne pour en faire un vaisseau-piège contre les pirates : la paie est bonne mais il y a cet officier impérial à bord qui vous donne des ordres sans arrêt. Surtout il est prêt à abattre tout « ennemi » rencontré et il ne fait jamais de prisonnier… Or il ne se contente pas des pirates mais il veut maintenant détruire un vaisseau rebelle et pour cela, il laisse derrière lui une longue série de cadavres. De leur côté, les Rebelles sauvent des vies et aident les gens. Allez-vous rejoindre la Rébellion pour lutter contre lui ou continuer le combat à ses côtés ?

Première croisière

Une première croisière oppose le Q-ship des PJ à un seul U-boot, commandé par un officier à l’ancienne, qui respecte les coutumes de la mer et se montre chevaleresque. Les deux équipages peuvent même se rencontrer lors d’une escale en territoire neutre : ils partagent tant de choses sans le savoir, leur stress est le même et leur valeur n’est pas moins grande. Sa mission terminée, il est remplacé par un homme d’une autre trempe, capable de torpiller un vapeur la nuit par gros temps ou d’abattre les naufragés dans un canot, pour ne laisser aucun témoin.

Q-ships
Figure 12 HMS Suffolk à quai, à côté du U-boot que son équipage a capturé

SOS !

SOS ! Un navire de passagers, torpillé, appelle à l’aide pendant qu’il coule lentement, alors que le commandant du Q-ship pense que le U-boot qu’il traque n’est pas loin. Va-t-il poursuivre la chasse et laisser des centaines de naufragés dans l’angoisse ? Ou cesse-t-il de pourchasser le U-117 et son commandant, Heinrich Von Weber, au sinistre tableau de chasse ? En arrivant vite, le Q-ship pourrait peut-être trouver un autre sous-marin, à moins que le paquebot n’ait heurté une mine marine… Qui sait si le U-117 ne va pas suivre le même cap pour rejoindre l’autre U-boot ? (Inspiré par une aventure de Corto Maltese)

Dans l’inconnu

Pour ravitailler ses sous-marins, la Kayserliche Marine utilise un cargo plein de torpilles, de mazout et de provisions. Or son apparence change et son équipage change régulièrement son nom et son pavillon. Le Q-ship est la seule unité qui peut retrouver ce navire et le couler. Bien entendu, un U-boot rôde dans les parages, il a besoin de refaire le plein de torpille mais son canon est encore capable de couler un petit navire et son équipage rêve d’en découdre. Pire que tout, la Royal Navy a aussi dépêché un croiseur dans le même but et son commandant est parfaitement imbuvable… Théoriquement il a préséance sur le commandant du Q-ship et il peut lui donner des ordres. Or il ne connaît ni la région, ni les méthodes ennemies.

Le piège

Trois Q-ships ont été torpillé dans la zone où opère celui des PJ : ça n’est plus une coïncidence, il y a un traître qui renseigne l’ennemi ! Mais qui ? Comment ? Et où est-il qu’on aille lui péter les genoux avant de le livrer au peloton d’exécution ? L’enquête au port mène à trois suspects, innocentés difficilement. Le coupable est insoupçonnable… C’est l’officier en charge des peintures : les Q-ships en emportent de grosses quantités pour changer leur apparence, il sait donc quand ils vont partir. Quant à sa méthode, elle est difficile à repérer : il ajoute une pièce métallique sur l’hélice, qui donne un bruit parfaitement reconnaissable sous l’eau. Les U-boots n’ont qu’à tendre l’oreille pour les repérer. Un indice utile pour les piéger par la suite !

Civils

Le Q-ship vainc un U-boot ennemi : l’équipage évacue la coque perforée et se réfugie à bord de canots en caoutchouc. Les fragiles embarcations dansent sur les vagues comme des fétus de paille. À bord les PJ remarquent aussi des civils, marins, officiers et même quelques femmes ! Ce sont les rescapés d’un voilier torpillé peu avant et que l’équipage n’a pas eu le cœur d’abandonner. Les PJ seront-ils plus cruels que leurs ennemis ? Le bord va s’animer avec tous ces passagers supplémentaires, d’autant que les prisonniers doivent être étroitement surveillés alors que la place manque. Bien sûr leurs officiers prêtent serment de ne pas tenter de s’enfuir mais leur devoir prime sur leur honneur. Les vivres viendront plus vite à manquer avec toutes ces bouches à nourrir. Un message radio rappelle les PJ à l’ordre : un U-boot est signalé non loin de là. Oh et si une des passagères était sur le point d’accoucher ?

Contrebandiers

Pour se ravitailler, le commandant du Q-ship passe par des contrebandiers qui doivent lui apporter du charbon dans une crique isolée d’un pays neutre. Les contrebandiers n’ont qu’un vieux vapeur hors d’âge, où seul l’armement tient bon : le navire des PJ est très tentant pour eux… Un traître dans leur équipage essaie d’attirer un sous-marin ennemi censé croiser dans les parages. Enfin les autorités ne tiennent pas à se mêler de la guerre marine entre les alliés et le Reich : leurs douaniers vont venir perturber le ravitaillement secret.

Liens et références

Tout d’abord, un article sur la Meg, commandé par le commandant Charcot (célèbre explorateur polaire mort à bord de son « Pourquoi Pas ? » en 1936) dans un vieux numéro du magazine « Dossiers Histoire de la Mer », m’a appris l’existence de ce type de navires et m’a apporté quelques éléments pour compléter cet article.

Sinon, j’ai principalement utilisé les articles de la Wikipedia et les sites internet suivants :

Ce furent deux crimes de guerre britanniques en novembre 1915, quand l’équipage du Q-ship anglais Baralong a exécuté les membres d’équipage d’un sous-marin qu’il venait de couler.

Voir aussi les articles sur la guerre sous-marine à outrance ou celui (en anglais) sur l’hydrophone.

Quelques sites en anglais :

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