Hugo Pratt, nom de plume de Ugo Eugenio Prat, est un auteur de bande dessinée italien. Son œuvre la plus connue est Corto Maltese (1967-1991), qui a largement dépassé le champ de la bande dessinée.

Hugo Pratt

De l’œuvre de Pratt on peut retenir quelques mots-clé, indissociables de sa vie : voyages, aventure, érudition, ésotérisme, mystère, poésie, mélancolie.

Le terme « dessin intelligent » est souvent employé pour décrire l’ensemble de son œuvre.

Son sens des contrastes entre le noir et le blanc et ses talents de conteur ont fait de lui un des plus grands maîtres du « neuvième art ».

La vie d’Hugo Pratt est une vie d’aventures

Dans ce que raconte Pratt de sa propre existence, on ne sait pas vraiment quelle est la part d’exagération ou d’affabulation qu’il a introduite.

J’ai treize façons de raconter ma vie et je ne sais pas s’il y en a une de vraie, ou même si l’une est plus vraie que l’autre.

— Le Désir d’être inutile, éditions Robert Laffont, 1991.
Hugo Pratt

Aventurier moderne, il a traversé les époques en dilettante ; ici touriste, ailleurs impliqué, sans doute jamais vraiment engagé.

Il pourrait être l’un des multiples personnages de son œuvre, car il a mené une vie presque aussi mouvementée et cosmopolite que celle de son héros emblématique, Corto Maltese.

La jeunesse d’Hugo Pratt

Hugo Pratt est né à Rimini (en Romagne) le 15 juin 1927 de Rolando Prat et Evelina Genero. Son enfance est vénitienne dans un environnement très cosmopolite. Son grand-père paternel Joseph est d’origine anglaise.

Dans une interview Hugo Pratt indique ses origines :

Prenons mon arbre généalogique. D’un côté, je suis issu de Juifs séfardo-marranes de Tolède convertis au catholicisme, exilés et établis du temps de la papauté en Avignon, comme banquiers de l’Église. La branche paternelle est encore plus complexe avec son mélange de Byzantins, de Turcs, de Vénitiens souffleurs de verre à Murano, mais aussi des jacobites anglais partisans des Stuart qui ont fui en Méditerranée. Et tous ces gens, un jour, se sont retrouvés à Venise.

Hugo Pratt (L’Événement du jeudi le 10 juillet 1986)

À l’âge de six ans, une insolation lui provoque une amnésie pendant six mois. À 10 ans, Hugo Pratt part avec sa mère rejoindre son père, militaire de carrière en Abyssinie (actuelle Éthiopie), envahie par l’Italie depuis 1935 par Benito Mussolini.

Seconde guerre mondiale

Quatre ans plus tard, la Seconde Guerre mondiale s’étend sur tous les continents et les océans. Le père s’engage avec son fils de treize ans dans la police coloniale afin de réprimer les indépendantistes. Il dira avoir été « le plus jeune soldat de Mussolini ».

Après l’offensive britannique de 1941, il assiste au retour de l’empereur Hailé Sélassié dans Addis-Abeba libérée. En 1941, son père, militaire professionnel italien, est capturé par les troupes britanniques. Il tombe malade et meurt en captivité fin 1942. La même année, Hugo Pratt et sa mère sont internés dans un camp de prisonniers à Dire Dawa où il se met à acheter des comics aux gardes. La mère et le fils sont rapatriés par la Croix-Rouge en 1943.

Hugo Pratt

En 1944, dans une Italie divisée par la guerre, Venise est sous le contrôle des Allemands. Il est arrêté par les SS qui le prennent pour un espion sud-africain. Il est enrôlé dans la police maritime du Reich, s’échappe au bout de dix-huit jours et se met au service des Alliés, comme interprète et organisateur de spectacles jusqu’en 1946.

Après la guerre

En 1946, Hugo Pratt est un des membres du dénommé Gruppo di Venezia (Groupe de Venise) qui comprenait également les meilleurs artistes et les écrivains comiques Fernando Carcupino, Dino Battaglia et Damiano Damiani.

Les portes de l’imaginaire

Très tôt, le jeune Hugo aime dessiner et lire des romans d’action et d’aventure ou des bandes dessinées américaines. Le style de Milton Caniff l’inspire plus particulièrement. Sa mémoire, nourrie d’espaces africains et des péripéties de la guerre, fait naître en lui le désir de devenir dessinateur. Il débute dans le métier en 1945, quand il rencontre Mario Faustinelli et Alberto Ongaro qui viennent de créer la société d’édition Uragano Comics.

Ils proposent à Pratt de participer au dessin de L’As de pique (L’Asso di Picche), une série d’aventures inspiré des héros masqués américains. Pendant quatre années, plusieurs histoires sont publiées dans différentes revues sur des scénarios de Mario Faustinelli. Parfois, il s’impose aussi comme auteur des textes et dessins. Ses débuts sont souvent entrecoupés de nombreux voyages en Amérique du Sud et en Europe.

En Argentine, le travail de Pratt et de Faustinelli attire l’attention de l’éditeur Cesare Civita qui fait paraître L’As de Pique dans son périodique, Salgari. Il invite Pratt à venir travailler à Buenos Aires. Hugo accepte et s’installe là-bas en 1949. Deux ans plus tard, Pratt rencontre Héctor Oesterheld qui lui propose de dessiner, pour la revue Cinemisterio, les enquêtes du détective Ray Kitt.

En 1952, dans la revue Misterix, Hugo Pratt dessine Sargento Kirk (Sergent Kirk), sur un scénario d’Oesterheld, puis reprend une série écrite par Ongaro : Junglemen. En 1957 Hugo fait équipe avec Oesterheld. Dans le premier numéro du magazine Frontera, créé par Hector, ils font paraître Ticonderoga et dans le no 1 de Hora Cero, Ernie Pike.

En 1959, Hugo se remet à l’écriture et prend comme modèle une voisine de quinze ans, pour donner un visage à l’héroïne de l’histoire, Ann y Dan (Ann de la jungle). Il part ensuite à Londres, travailler pour l’agence Fleetway Publications, pour laquelle il dessine 12 histoires de guerre pour les magazines Picture Library. Il s’installe ensuite pendant un an à São Paulo, au Brésil, où il donne des cours de dessin à l’Escuela Panamericana de Arte.

En 1962, il retourne à Buenos Aires, où il écrit et dessine Wheeling et Capitan Cormorant. Quelques mois après, l’Argentine connaît une crise économique difficile et il se voit contraint de repartir pour l’Italie.

De retour à Venise, le directeur d’une revue pour adolescents lui demande de dessiner dans le Corriere dei Piccoli. Billy James, écrit par Milo Milani, paraît en 1962. Simbad il marinaio (Simbad le marin), l’année suivante. L’Ombra, un autre justicier masqué qui lui rappelle L’Asso di Picche, fait son apparition en 1964, sur des textes d’Alberto Ongaro. Adaptées par Milo Milani, il dessine deux œuvres de Robert Louis Stevenson : L’Isola del tesoro (Treasure Island) et Il Ragazzo rapito (Kidnapped !), en 1965.

Encore avec Milani, Le Avventura di Fanfulla, puis en 1969 Sandokan Le Tigre de Malaisie. Parallèlement, Hugo fait toujours de nombreux voyages ; notamment au Brésil, en Éthiopie et en Laponie.

Des rencontres décisives

En juin 1967, Pratt entre en contact avec Florenzo Ivaldi qui est sur le point de faire paraître une nouvelle revue : Sgt. Kirk.

Le premier numéro est publié en huit cents exemplaires en juillet. À l’intérieur se trouvent les premières pages d’une aventure écrite et dessinée par Hugo : Una ballata del mare salato (La Ballade de la mer salée), où un personnage secondaire, nommé Corto Maltese, fait ses débuts. On y verra aussi Luck Star O’Hara et seulement le début de Gli Scorpioni del Deserto (Les Scorpions du désert), car faute de bons chiffres de vente, la diffusion de la revue est arrêtée fin 1969.

Dans sa maison de Malamocco, près du Lido de Venise, Pratt se retrouve alors sans projet. Il part de nouveau en Éthiopie pour rechercher la tombe de son père. Il la trouvera près de Harar. Il visite aussi le Kenya et la Tanzanie.

Lors du 5e Festival de bande dessinée de Lucques, en novembre 1969, il rencontre à nouveau Claude Moliterni — un journaliste à qui, au festival précédent, il avait accordé sa première interview destinée au public français, pour la revue Phénix (no 11). Celui-ci le présente à Georges Rieu, rédacteur en chef de Pif Gadget — hebdomadaire de sensibilité communiste. Ce dernier lui propose de publier son travail en France. Pratt accepte l’offre et vient s’installer à Paris. Riche d’une vie aventureuse faite de voyages et de rencontres qui lui ont laissé une empreinte indélébile, Hugo Pratt a choisi d’exploiter l’un des protagonistes de La Ballade de la mer salée. Il voit en Corto le symbole de sa propre existence, de son regard sur la vie et les êtres. Ce sera un tournant décisif dans sa carrière. Au mois d’avril 1970, dans Pif no 58, il y a un gadget qui s’impose : un poisson d’avril. Il y a surtout le marin maltais qui vit ses propres aventures dans un premier épisode : Le secret de Tristan Bantam. Vingt et un autres se succéderont jusqu’en 1973. C’est le point de départ de la carrière française de Pratt.

Chaque jour, de juillet 1973 à janvier 1974, sur une pleine page, les lecteurs du quotidien France-Soir peuvent suivre la toute première aventure du marin maltais : La Ballade de la mer salée. Phenix, revue internationale de la bande dessinée, publie à son tour, de juin à août 1974, La Ballade sur la mer salée. Louis-Robert Casterman, l’éditeur de Hergé, diffuse l’histoire, sous forme d’album, dans les librairies en 1975. Hugo Pratt est maintenant très connu dans le milieu. Après avoir été présenté aux éditions du Lombard, les premiers épisodes des Scorpions du désert sortent dans les pages du magazine Tintin à partir de février 1973.

En 1974, Hugo Pratt signe l’affiche du premier Festival d’Angoulême.

Hugo Pratt

La reconnaissance

Devant le succès remporté en France, de nombreux pays européens le réclament. L’édition belge de Tintin reprend, de 1974 à 1977, les aventures de Corto parues dans Pif Gadget. L’Italie n’est pas en reste et Pratt propose pour la revue Linus : Corto Maltese sconta detta arcana (Corto Maltese en Sibérie) en 1974 (Plus tard, ce sera Favola di Venezia (Fable de Venise) en 1977 et La Casa Dorata di Samarkand (La Maison dorée de Samarkand) en 1980.) Il s’envole pour le Canada en 1976, pour donner des conférences sur l’histoire des Indiens d’Amérique et faire accessoirement l’acteur dans le film La Nuit de la marée haute (High Tide Night).

C’est au tour du périodique Pilote de faire appel à Pratt en 1977, pour éditer La Macumba du Gringo. En février 1978, Casterman crée (À suivre), un nouvel hebdomadaire où Pratt trouve son public car le succès de Corto est immédiat. Fort Wheeling paraît dans la revue, Métal hurlant en 1980. Pratt raconte ensuite La Jeunesse de Corto dans le quotidien Le Matin de Paris de mai 1981 à janvier 1982. En 1983, il part faire un périple en Irlande et aux États-Unis.

En 1984, Hugo Pratt s’installe à Grandvaux en Suisse et l’année d’après, il supervise la sortie d’un hebdomadaire plus ambitieux dans son contenu : Corto.

Sa mère meurt un an plus tard. Il ne cesse de parcourir le monde, retourne en Afrique, à Djibouti et fait une virée en Amérique du Sud : c’est d’abord les retrouvailles avec l’Argentine. Suivent le Chili et l’Île de Pâques, le Pérou, le Mexique, le Guatemala et enfin le Honduras.

Le magazine italien Corto Maltese publie Le Elvetiche (Les Helvétiques) en 1987 et Mu la città perduta (Mû), en 1988. Déjà présent en tant que scénariste sur l’album de Milo Manara, Un Été indien, huit ans plus tôt, il collabore à nouveau avec lui en 1991, pour El Gaucho.

En juin et juillet 1992, il s’offre un périple d’un mois dans le Pacifique : l’Île de Pâques à nouveau, celle de Nouvelle-Guinée, les Îles Cook et de Samoa – cadre des premières aventures de son double de papier, mais aussi la Polynésie française (Tahiti et Tetiaroa).

En 1995 la revue (À suivre) publie Dans un ciel lointaine. Un nouvel album sort peu après ; il relate les derniers instants de Saint-Exupéry : Le Dernier Vol. Hugo Pratt met la dernière main à une nouvelle œuvre : Morgan. Ce sera sa dernière. Il ébauche l’Histoire des hommes à six jambes et réalise ses dernières aquarelles pour la préface de l’intégrale de Wheeling.

Les BD de Hugo Pratt

L’As de pique (italien : L’Asso di picche) (crayonné), avec Alberto Ongaro (scénario) et Mario Faustinelli (encrage), dans L’Asso di picche (Italie), 1945 à 1949

Junglemen (dessin), avec Alberto Ongaro (scénario) et Dino Battaglia (dessin), dans Salgari (Argentine), 1949 à 1952

Sergent Kirk (espagnol : El sargento Kirk) (dessin et participation au scénario), avec Héctor Oesterheld (scénario) dans Misterix, Hora Cero, puis Frontera Extra (Argentine), 1953 à 1959.

Ticonderoga (dessin et participation au scénario), avec Héctor Oesterheld (scénario), dans Frontera puis Frontera Extra (Argentine), 1957 à 1959.

Ernie Pike (dessin et participation au scénario), avec Héctor Oesterheld (scénario), dans Hora Cero (mensuel puis hebdomadaire) puis Hora Cero Extra ! (Argentine), 1957 à 1959.

Ann de la Jungle (espagnol : Ann y Dann), dans Supertotem (Argentine), 1959 à 1960

Histoires de guerre (dessin), avec divers scénaristes, dans Battle Picture Library, Thriller Picture Library, War Picture Library et War at Sea Picture Library (Royaume-Uni), 1959 à 1963.

Capitaine Cormorant (espagnol : Capitan Cormorant), avec Stelio Fenzo, dans Misterix (Argentine), 1962.

Fort Wheeling (espagnol : Wheeling), dans Misterix puis Super Misterix (Argentine), 1962 à 1964 ; dans European Cartoonist (Italie), 1973 ; dans Métal hurlant (France), 1980 à 1981.

Billy James (italien : Le avventure di Billy James), avec Mino Milani (scénario des 1er et 3e récits), dans Corriere dei Piccoli et Pecos Bill (Italie), 1962-1970.

Simbad le marin (italien : Simbad il marinaio) (dessin), avec Mino Milani (scénario), dans Corriere dei Piccoli (Italie), 1963.

L’Ombre (italien : L’Ombra) (dessin), avec Alberto Ongaro (scénario), dans Corriere dei Piccoli puis Albo avventura-Corrierino-Estate (Italie), 1964 à 1966.

L’Île au trésor (italien : L’isola del tesoro) (dessin), avec Mino Milani (scénario d’après L’Île au trésor), dans Corriere dei Piccoli (Italie), 1965 à 1966.

Fanfulla (italien : Le avventure di Fanfulla) (dessin), avec Mino Milani, dans Corriere dei Piccoli (Italie), 1967 à 1968.

Corto Maltese :

  • La Ballade de la mer salée (italien : Una ballata del mare salato), dans Sgt. Kirk (Italie), 1967-1969.
  • Sous le signe du capricorne, dans Pif Gadget, 1970.
  • Corto toujours un peu plus loin, dans Pif Gadget, 1970-1971.
  • La Lagune des beaux songes, Publicness, 1972.
  • Les Celtiques, dans Pif Gadget, 1971-1972.
  • Les Éthiopiques, dans Pif Gadget, 1972-1973.
  • Corto Maltese en Sibérie (italien : Corte sconta detta Arcana), dans Linus, 1974-1977.
  • Fable de Venise (italien : Favola di Venezia ), dans L’Europeo (Italie), 1977.
  • La Jeunesse de Corto Maltese, dans Le Matin de Paris, 5 août 1981-1er janvier 1982.
  • La Maison dorée de Samarkand (italien : La Casa dorada di Samarkand), dans Linus puis Corto Maltese (Italie), 1980-1985.
  • Tango (italien : Y todo a media luz), dans Corto Maltese (Italie), 1985.
  • Les Helvétiques (italien : Rosa Alchemica), dans Corto Maltese, 1987.
  • , dans Corto Maltese (Italie), 1988-1991.


Les Scorpions du désert (italien : Gli Scorpioni del deserto), dans Sgt. Kirk (Italie), 1969 ; Tintin, 1973 ; Linus (Italie), 1975 et Alter Alter, 1980-1982.

Sandokan – Le Tigre de Malaisie (dessin), avec Mino Milani (scénario d’après Le Tigri di Mompracem (Les Tigres de Mompracem) d’Emilio Salgari), début des années 1970

Sven, Éditions du Kangourou, 1976. Repris sous le titre L’Homme des Caraïbes, Casterman, 1979.

La Macumba du Gringo, dans Pilote, 1977.

À l’ouest de l’Éden, dans Pilote, 1977.

Jesuit Joe, dans Pilote, 1980 ; Comic Art (Italie), 1984

Un été indien (italien : Tutto ricomincio con un’estate indiana) (scénario), avec Milo Manara (dessin), dans Corto Maltese (Italie), 1983 à 1985.

Cato Zoulou (italien : Cato Zulú), avec Raffaele Vianello (assistant dessin), dans Corto Maltese (Italie), 1984 et 1988.

El Gaucho (scénario), avec Milo Manara (dessin), dans Il Grifo (Italie), 1991-1992.

Dans un ciel lointain (italien : In un cielo lontano), avec Guido Fuga (assistant dessin) dans Baldassare Catalanotto, 70 anni di aeronautica militaire), Petruzzi editore, 1993.

Saint-Exupéry. Le Dernier vol, dans (À suivre), 1994

Morgan, dans Comic Art (Italie), 1995-1996.